| préface | | | Ce livre pourrait servir de faire-part d'un triple deuil. Placé, par des hasards du sang et des alliances, dans la lignée des déshérences, je suis l'un des rares à pleurer simultanément les trois disparus. Je porte en moi les trois défaites du siècle écoulé : la poésie, l'humanisme et la Russie. À chaque défunt me lient des hautes joies et des profondes amertumes dont je dresse ici les couronnes mortuaires, en veillée funèbre commune. Pour éviter toute erreur sur l'identité de ces personnes, il faut en présenter les antonymes bien portants, faussaires testamentaires : le contraire de la poésie s'appelle l'empreinte ou l'inertie, le contraire de l'humanisme - la loi du nombre, le contraire de la Russie - le monde des robots. Une ombre du sacré évanescent monte de mes encens incertains. | | | | |
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| préface | | | Ce livre n'est pas un recueil de citations de plus, de ces livraisons en gros, où de rares trouvailles sont ensevelies par une surcharge d'assommantes banalités. Je crois avoir fait un choix avec beaucoup moins de complaisance. Et même lorsque certains mots présentent, en eux-mêmes, de la faiblesse, ils sont là pour être rehaussés par la vigueur de ma réplique. La citation y étant omniprésente, ce livre, néanmoins, n'est pas tant un témoin de lectures qu'un accusé d'écriture. La lecture sert à polir les carapaces et à aiguiser les griffes ; l'écriture, et même la réécriture, affinent l'épiderme et arrangent les plumes. La justesse ou la caresse, le sens ou le sang, la valeur ou la couleur. L'écriture se défend et se justifie par le goût de rameuter en persuadant, d'intriguer en récitant ou de subjuguer en poétisant. Les deux premières ambitions supposent dérivation et hérédité comme moyens ; ce travail de sage accumulation ne convient qu'aux forts d'aujourd'hui ; j'ai le faible de suivre la pente du gaspillage des dons et de la brisure des gestes. | | | | |
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| préface | | | On parvient à garder la suite dans les idées soit par la forme, en narration ou récit, soit par le fond, en respectant l'unité de souffle ou de hauteur. Dans le premier cas, le souci du fil pseudo-logique mène fatalement à la soumission aux choses et à l'ennui. Seule la seconde démarche me paraît être digne d'une plume ambitieuse, se vouant aux perles au détriment des colliers. Triompher d'un défi, en trois lignes, est plus délicat que de remplir des folios. | | | | |
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| préface | | | Je me reconnais dans le baroque de ces voix qui précèdent l'esprit et ne voient dans le savoir ni appui ni but, mais, au plus, un dictionnaire. La voix classique naît de l'hypothèse d'une langue et d'une voix divines dont on est appelé à rendre les desseins en effaçant ses propres traces. Donc, la recherche de mots irremplaçables, la narration de ce qui existe, la droiture et la paix d'âme. La voix romantique, au contraire, n'est en possession d'aucune partition ni image divines et cherche à évoquer Sa présence dans un chant, ignorant mais vénérant l'origine de la première note. On valide un récit, - au chant, lui, on adhère. Donc, pudeur et frisson. Le romantique devient baroque lorsqu'il comprend qu'une bougie peut se substituer à son étoile. Le classique tombe dans le baroque lorsqu'il comprend, que les coupures sont plus éloquentes que les coutures. | | | | |
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| préface | | | Cet avant-propos aura inévitablement l'air d'une suite des idées. C'est un exercice contre ma nature discrète et tout en fractions. Je me reconnais mieux dans le polissage d'une perle à hauteur inconnue plutôt que dans l'enfilage de colliers à longueur connue. Enfanter d'un discours, d'une seule haleine et d'un seul tenant, c'est faire preuve de continuité, chez un homme entier. Enchaîner plus d'un syllogisme, - mais déjà sur le deuxième je me sentirais tricheur ! Les mailles verbales se tressent chez l'artisan de l'écrit comme les chaînons des actes s'alignent chez l'artisan de l'utile, - je ne fus apprenti ni de l'un ni de l'autre. Et je ne perçois qu'en pointillé tout récit visant d'habitude le continu. | | | | |
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| préface | | | Une œuvre d'art peut souvent s'appréhender le mieux par la part du doute et de l'ironie qu'on s'efforce d'opposer face au spectre de l'ennui. Quand on ambitionne la possession d'une bonne conscience prometteuse d'un tableau à succès, la maîtrise du pas à pas, empreinte de gravité, est essentielle. Mais quand on traîne avec soi la honte d'une défaite annoncée, on ne vénère que le pas premier et l'on se recueille et disparaît dans l'avant-dernier. | | | | |
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| préface | | | Pourtant, le décousu m'est encore plus étranger qu'un récit fait surtout de coutures. Le narratif vit d'adjonctions, le démonstratif - de conjonctions et de disjonctions, le créatif - de négations, donc d'interruptions. La seule excuse de la discontinuité, c'est l'intensité des points de négation ; le décousu est plus apparenté à l'enchaînement des idées, qu'au dépouillement du mot. Envelopper avec une idée ou caresser avec un mot ? Plus on s'attarde à l'altitude inénarrable d'une image plus on est indifférent à son itinéraire balisé ou à son panorama verbalisé. On aimerait garder de la hauteur, procéder par modulations paradoxales de lignes de crête : viser la fragilité des sommets tout en touchant la solidité des abîmes, ne pas s'abaisser dans l'inertie des platitudes intercalaires, ne pas dépenser le précieux vertige, ne pas s'accorder dans un effort monocorde. Préférer au parcours laborieux et profanateur, à la vie volée en éclats, - des envolées aléatoires, la seule échappatoire au monde sans chutes ni ascensions non jalonnées. | | | | |
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| préface | | | Quand on voue un culte aux idées, on bâtit, autour d'elles, des systèmes, des événements, des justifications. Avec les mots, au contraire, on ne vénère que le langage désarticulé, conducteur capricieux d'émotions, tendant à sortir, arbitrairement, de l'anonymat d'une construction collective. Les idées sont censées rendre ce qui est mûr ; les floraisons des mots, en revanche, ne promettent que des fruits pour les yeux, les oreilles et non pas pour la bouche. Les idées ont du volume et du poids, les mots n'ont que la hauteur du regard et l'échelle de l'ironie. La vision, le contenu - idea, ou le regard, la forme - eïdos. | | | | |
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| action | | | On peut juger de la liberté de l'homme par le degré d'inaction, qu'il accorde à ses rêves. À une substitution près, c'est du St-Augustin : « posse non peccare, non posse non peccare, non posse peccare ». Mais c'est une voie qui mènerait à la molle inertie ou à la molle incroyance : sans grand péché – pas de grande foi. | | | | |
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| action | | | L'action devient presque aussi respectable que le mot, quand ses traces sont en pointillé. Le mot devient aussi méprisable que l'acte, quand son choix prétend remonter aux causes premières. L'état d'esprit, où l'on tranche, devrait être des plus fugaces. C'est sur l'inaccomplissement, l'atermoiement et la réticence qu'il faut s'appesantir. | | | | |
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| action | | | Deux ennemis de la liberté : l'inertie du mot et l'irréversible du geste. Ses faux amis : l'apogée de l'idée et l'irréparable du fait. | | | | |
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| action | | | Gymnastique de l'interprétariat : lire la misère et la nudité apparente des choses comme tentatives de traduction d'un texte riche et soigné, tentatives ayant fait long feu, et dont j'accueille les cendres. « Un rapport continu des choses avec l'infini et avec l'homme, une vie indéterminée et vague, le tout en relation avec les élans de l'âme » - Leopardi - « Un rapporto continuo delle cose coll'infinito e coll'uomo, una vita indefinibile e vaga, il tutto in relazione cogli slanci dell'animo ». | | | | |
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| action | | | Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte. | | | | |
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| action | | | L'intérêt du discontinu : après le vertige de l'amorce, ne pas enchaîner par l'inertie de l'exploitation. De commencement en commencement – tel est le secret de l'éternel retour ; l'intensité est ponctuelle, et le progrès - linéaire. | | | | |
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| action | | | La passivité et la passion se rapprochent non seulement par un renvoi commun à la souffrance (patio), mais par l'égale opposition à l'inertie. Pour ne pas résulter des forces étrangères, je les équilibre par ma passion, avant de m'envoler vers ma passivité. | | | | |
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| action | | | Dans l'inaction, la liberté s'oppose à l'inertie, comme, dans l'action, le libre arbitre s'oppose à l'indifférence. | | | | |
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| action | | | Le premier adversaire de mon immobilisme est l'inertie, qui devint aujourd'hui synonyme d'action. Le devoir et la contrainte se lisent désormais dans des modes d'emploi, rédigés par les autres. « Le noble : avancer vers ce qu'il s'impose comme devoir et contrainte »*** - Ortega y Gasset - « Nobleza : a trascender hacia lo que se propone como deber y exigencia ». | | | | |
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| action | | | Quand je suis sûr de mon chemin, je redoute le trouble et le frisson, qui peuvent me jeter hors de mes ornières. Mais quand le frisson même est mon chemin, je fuirai le continu de la voie, pour me livrer aux pointillés de la voix. La volonté musicale peut se passer de chemin banal, ouvert à toute volonté. Mais là où il y a une représentation, on n'a pas besoin de chemins, ou plus précisément - de pieds, on se contente d'ailes. | | | | |
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| action | | | Les étapes de ma victimisation : l'élan, l'acte, le savoir, la langue, le ton - autant d'immolations, de ruptures et de discontinuités ; je ne serais qu'âne, bouc ou agneau, si je ne vais pas jusqu'au bout de cette chaîne ; et là, on saura si je suis rossignol, coucou, lion ou cygne. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | Avec de bonnes contraintes, le plus court chemin entre un point de départ et un point d'arrivée sera toujours oblique et finira même par devenir discret, en pointillé, que parcourt un regard, expert en géométrie céleste. Entre deux hauteurs il ne doit pas y avoir de chemin - le meilleur argument pour le pointillé non terrestre. | | | | |
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| action | | | Agir est affaire de traductions successives : du désir en conviction, de la conviction en projet, du projet en moyens, des moyens en actes. Et cette chaîne est une suite de ruptures, aucune traduction n'étant fidèle entre les langages du désir, du discours, de la volonté, du geste, du sens. Si l'on suit le beau, on est infidèle au vrai ; si l'on suit le vrai, on s'éloigne du beau. « La traduction, comme la femme, est infidèle, quand elle est belle, et n'est pas belle, quand elle est fidèle » - Shaw - « Translations are like women : the beautiful ones are not faithful and the faithful ones are not beautiful » (voir aussi Lao Tseu). | | | | |
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| action | | | Dès que je sais faire quelque chose, la perspective d'une nouvelle inertie me terrifie - j'abandonne et la chose et la piste. Être créateur, plutôt qu'ingénieur. Le premier change de langage et par là désapprend le Fait ; le second change de sujet et oublie le Faire. Savoir faire, c'est maîtriser une syntaxe. | | | | |
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| action | | | Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources. | | | | |
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| action | | | L'inertie prosaïque de l'action s'oppose à ces deux mystères : la créativité des commencements et le tragique de la mort. « À tout commencement préside un miracle » - H.Hesse - « Jedem Anfang wohnt ein Zauber inne ». La liberté du premier pas nous illumine ; mais le dernier restera obscur. « Les hommes ne sont pas nés pour la mort, mais pour le commencement »*** - Arendt - « Men are not born in order to die but to begin ». Vivre des commencements, nunc coepi !, c'est avoir son regard, c'est à dire être sensible au miraculeux omniprésent. « Comme enchanté, l'être se dérobe ; en mille lieux il n'est que commencement »** - Rilke - « Noch ist uns das Dasein verzaubert : an hundert Stellen ist es noch Ursprung ». | | | | |
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| action | | | Deux raisons déterminent le choix de nos actions : la mécanique – suivre la voix de l'intérêt immédiat et net, et l'organique – prêter attention à l'appel d'un bien, vague et distant. L'inertie du nécessaire ou la liberté du possible. Et la liberté s'avère dans un non au mécanique gravitationnel, suivi d'un oui à l'organique ascensionnel – la liberté est toujours dialectique, elle est une rupture, un saut, une fuite de la continuité. | | | | |
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| action | | | La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme. | | | | |
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| action | | | L'inertie, même la plus sereine, est le pire des mouvements, et y voir de la sagesse opposée aux mirages de l'avenir (Kojève) est de la pire bêtise. Le filtre intellectuel, appliqué aux actions, s'appellera frein. | | | | |
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| action | | | Tant de litanies, pour qu'on accomplisse chaque acte de sa vie, comme s'il était le dernier. Tandis que l'artiste, jaloux de bon Dieu, le veut premier, sans qu'il soit le dernier. « Vis chaque jour, comme s'il était le premier et le dernier » - Angélus - « Lebe deinen Tag als ob es dein erster und dein letzter wäre ». Le sage, cherchant un écho, s'arrête à l'avant-dernier. Les autres accumulent les n + 1 - èmes. | | | | |
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| action | | | L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch. | | | | |
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| action | | | Sur notre liberté : on trouvera toujours un tel angle de vue sur notre libre choix, qu'il semblera sortir tout droit d'une inertie quelconque. Et de plus, l'action s'y présenterait comme inaction, le sceptique - comme acédique. « La réflexion aboutit, tout droit et légitimement, - à l'inertie, c'est à dire, au je-m'en-foutisme »* - Dostoïevsky - « Законный, непосредственный плод сознания - это инерция, то есть сознательное сложа-руки-сиденье ». | | | | |
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| action | | | La liberté ne se manifeste que dans ou par la discontinuité ; c'est pourquoi, en fuyant l'inertie, je me retrouve dans le pointillé. Je suis esclave, tant que j'explique le supérieur par l'inférieur (A.Comte), ou vice versa. La liberté se reconnaît dans l'écart par rapport à la raison courante, et Goethe s'y plante complètement : « La liberté n'est rien d'autre que la possibilité d'agir selon la raison » - « Freiheit ist nichts als die Möglichkeit das Vernünftige zu tun » - la tâche du robot ! | | | | |
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| action | | | La fidélité au désir ou son sacrifice, l'épicurien ou le stoïcien, auraient pu s'équivaloir si, au lieu de s'intéresser à la volonté, c'est à dire à l'inertie ou à la fuite en avant, ils se penchaient sur la puissance, c'est à dire sur l'intensité et son retour éternel ; c'est ainsi que Nietzsche interpréta la misérable idée spinoziste : la béatitude (le conatus) résiderait dans l'augmentation (le progrès, donc, – à l'opposé de l'éternel retour) de la puissance d'agir, tandis que, pour Nietzsche, il s'agit de la puissance de rêver. Comme quoi, les (pseudo-)parentés philosophiques se fondent sur les mots et non pas sur le sens. | | | | |
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| action | | | Toute émanation humaine, qu'elle provienne des bras ou du cerveau, contient et de l'homme et de l'œuvre : la part et du producteur et du créateur, de l'inertie et de l'élan. Et l'on a raison de négliger le premier et de ne s'intéresser qu'au second (« l'homme n'est rien, l'œuvre est tout » - Flaubert). Tout à tour, le Logos incarné ou le pathos désincarné. | | | | |
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| action | | | Pourvu qu'on ait du talent, la démarcation intéressante ne passera pas entre un libre penseur et un épigone, mais entre l'élan et l'inertie, entre le commencement et le développement, entre l'inconnu irrésistible et le connu résistant, entre le regard étoilé et la trajectoire en continu. | | | | |
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| action | | | Être libre ou se libérer, s'appuyer sur l'inertie ou se laisser entraîner par l'ironie, être dans la pesanteur ou dans la grâce - c'est cela, le vrai choix vital ! La pesanteur - adhérence sans adhésion ; la grâce - adhésion sans adhérence. Liaison ou lien. Amnésie suffisante ou amnistie impossible. Référence d'un code ou révérence d'une ordalie. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'inévitables chutes finales, où ma volonté ne sert pas à grand-chose, et d'élans, que mon intelligence ou mon inspiration impriment à mes cadences et les transforment en rythmes ; cette amplitude vitale permet à mon talent de composer de la musique et d'échapper à la platitude, que me prépare toute action, c'est à dire l'inertie. Pour apporter sa note, l'action doit être traduite en idée. | | | | |
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| action | | | Réaction réflexe - tel est l'avenir de toute liberté banale, celle de pouvoir arrêter un scénario : plus d'interruptions ni d'intervalles temporels, où le processus se suspende, - de l'intelligence câblée, déclenchée automatiquement, sans que le compteur du temps le marque ; la continuité du temps, signe d'annihilation de la liberté, de son substitution par le réflexe. | | | | |
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| action | | | Impossible de renoncer à l'action ; impossible, en agissant, de me vouer à mon âme. « Tu ne peux à la fois prendre soin de ton âme et des choses extérieures » - Épictète. Pas de lumière inextinguible autour de mon âme, pas d'heures astrales, seulement des illuminations, des instants, des étincelles. | | | | |
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| action | | | Le nihiliste : être créateur de ses propres commencements. Les autres – l'inertie des enchaînements. | | | | |
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| action | | | Tout ce qui s'achève n'est plus de la vie, mais de l'inertie. La vie est dans le toupet du premier pas, dans un sens, que l'inertie ignore. « Ici, sur terre, tout ne fait que commencer et rien ne s'achève »** - Dostoïevsky - « Здесь, на земле, всё начинается и ничего не кончается ». Finis coronat opus - un adage, bon tout juste pour la mécanique. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | Le contraire de volonté s'appelle inertie – penser et/ou agir en fonction d'une objectivité. La volonté, c'est l'élan d'un commencement, subjectif et audacieux. | | | | |
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| action | | | La même nécessité d'action se lit dans le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne ou nietzschéenne, l'élan vital bergsonien. Mais sa nature peut être soit mécanique soit organique : soit développer l'idée par un discours sans vie, soit envelopper le discours du souffle de l'idée. La cohérence discursive du pouvoir ou l'intensité inchoative du vouloir. La puissance de la volonté ou la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | La création, face à l’inertie, – l’actif ou le réactif, comme le regard, face aux yeux, - le devenir d’artiste ou l’être de conformiste. | | | | |
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| action | | | L’Agir s’étend de l’Inertie à la Création, de la Routine à la Liberté ; il s’insère entre la Pensée et l’Être, entre l’essence subjective et l’essence objective ; il est l’existence, une justification intuitive de la validité de la Pensée et de la compréhension de l’Être. | | | | |
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| action | | | La sagesse, selon Aristote, est dans l’habitude et non dans l’acte. Mais qu'est-ce que l'aphoristique ? - une écriture, qui tente d'éviter l'habitude, pour devenir acte pur, sagesse immaculée, conception sans pénétration. Le soi inconnu se devine dans la continuité inexplicable de l'être, mais se traduit dans les césures évidentes du faire. Dans le langage monotone et disert d'une loi et dans la logique événementielle de rupture de son application. | | | | |
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| action | | | Sans posséder le savoir, agir, par inertie, comme les autres – le mouton ; agir selon son savoir, développé en algorithme, - le robot ; agir contre son savoir – l’ange du sacrifice ou la bête de la fidélité – l’homme libre ! | | | | |
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| action | | | Tout mouvement est de l’inertie : en revanche, contempler des buts, universels mais inaccessibles, ou créer des commencements, individuels et nets, brise la monotonie des parcours, allume les regards ou rappelle l’existence de nos ailes. Tout anti-eschatologue se condamne à l’imitation : « Mon objectif – me débarrasser de commencements et de fins » - Chestov - « Моя задача - избавиться от начал и концов ». | | | | |
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| action | | | L’homme libre traduit des actions chaotiques en ses pensées harmonieuses ; l’esclave tente de traduire ses lourdes pensées en son action inertielle. | | | | |
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| action | | | Tout a une fin ; s’y attarder est vain, puisque presque toute fin est banale, commune, inertielle – le temps dévore, égalise, aplatit. Seuls les commencements spatiaux méritent ton attention : l’inertie scientifique ou sociale, ou bien la création musicale – poétique ou philosophique. | | | | |
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| action | | | La pensée antique fut atemporelle, elle se tournait vers les commencements – principes ou éléments – sans se soucier des fins, consciente de l'inertie et du hasard des parcours. Le christianisme eut la mauvaise idée de nous projeter vers l'au-delà - salut final ou piété de parcours ; l'avenir radieux des communistes reprit la même eschatologie déviante ; dans les deux cas – l'endormissement par de fausses certitudes, l'hostilité face au doute et à l'ironie. | | | | |
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| amour | | | Les causes imaginaires s'imposent au nigaud, qui ne sait pas déchiffrer l'anonymat des effets. Le propre des passions du délicat est l'anonymat des causes et l'imposture des effets. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur est la direction la plus plausible, où nous entraîne l'inertie de l'amour. Mais c'est aux tournants du malheur que nous vivons sa liberté. Qu'est-ce que la liberté ? - la conscience maîtrisée d'échapper à l'inertie, quel que soit le nombre des possibilités, qui s'offrent à nous. | | | | |
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| amour | | | L'amour, l'irréfutable, craint le continu et la lumière persistante ; il survit par éclairs, par éclats, retrouvant la fraîcheur des images dans des ténèbres ; toutes ses apparitions sont des renaissances ; et peu importe leur fréquence : « Il faudrait aimer rarement, pour aimer beaucoup » - Camus - est une mauvaise piste - il faudrait aimer discrètement ! | | | | |
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| amour | | | Plus que par l’inertie, les plus beaux sentiments s’entretiennent par des ruptures d’habitudes, par des découvertes de nouveaux angles d’éclairage, par des sacrifices de l’acquis au profit de l’inaccessible. « Il n'y a rien de plus insipide que la patience et le dévouement » - Pouchkine - « Нет ничего безвкуснее долготерпения и самоотверженности ». | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme la philosophie, c'est la découverte du potentiel de mes faiblesses et l'art de tout ramener au point zéro soit du sentiment, soit de la réflexion. « D'un fond de faiblesses et de nudités surgit l'amour, et à partir de là - la fécondité » - J.G.Hamann - « Auf Schwächen und Blößen gründet sich die Liebe, und auf diese die Fruchtbarkeit » - l'inertie drape la nudité, la puissance sans volonté abaisse mes faiblesses, seuls les commencements sont féconds. | | | | |
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| amour | | | La volupté nous conduit au seuil de la chute, et l'esprit en crée la hauteur ou nous munit d'ailes. « La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour »** - Nietzsche - « Die Vergeistigung der Sinnlichkeit heißt Liebe ». La spiritualité est créatrice d'images soudaines, indéchiffrables et éclatantes, en sursaut ou en pointillé, dont se nourrit l'ombrageuse sensualité, adepte du continu. | | | | |
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| amour | | | L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve. | | | | |
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| amour | | | La jeunesse - une facile acquisition d'habitudes ; la vieillesse - la difficulté de s'en débarrasser. La passion est le seul obstacle de ces inerties, qu'elle soit un amour ou un enthousiasme ; dans les deux cas, c'est une créativité, celle du cœur ou celle de l'âme, qui nous y conduit ; toute créativité est une victoire sur le temps et son implacable logique. | | | | |
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| amour | | | Non, l'amour ne nous grandit point ; tout au contraire, il nous réduit à un seul point vécu comme la source de tout rayonnement. Et il ne produit que des balbutiements en discontinu. C'est l'absence d'amour qui délie et déplie les plumes et les ailes. L'amour est le retour aux sources sauvages, il est « l'appétit de la matière première » - F.Bacon - « appetitus materiae primae ». | | | | |
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| amour | | | La raison, c'est le culte de lignes droites ; le sentiment, c'est toujours du pointillé, de la rupture, de l'arrondi. « Les hommes suivent la ligne droite de l'intellect ; les femmes - les courbes de l'émotion » - Joyce - « Men are governed by lines of intellect, women - by curves of emotion ». Les deux risquent de se trouver, au bout du chemin, droit ou oblique, - robot ou mouton, s'ils ne font pas halte dans l'impasse de l'amour. | | | | |
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| amour | | | La passion est un besoin soudain de sacrifier ce qui est fort ou de rester fidèle à ce qui est faible. L'esprit, l'âme ou le corps sont les organes, en général – exclusifs, de ces résistances à l'inertie ambiante. Mais seul l'amour les aligne de front, tous les trois : « L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps » - Voltaire. | | | | |
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| amour | | | L'amour ignore les suites d'idées et la cohérence, crie famine en permanence et n'invente que des premiers pas ; il ne peut ou ne veut ni alimenter ni ordonner la vie. | | | | |
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| amour | | | L'amour n'est pas une lumière durable, mais une étincelle, dont l'extinction peut passer inaperçue, quand on finit par évaluer l'ardeur intérieure par des capteurs sociaux extérieurs. Son identité s'y déclinera au locatif, et sa descendance ne se conjuguera qu'au passé tout simple. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un triomphe de la faiblesse, mais le désir est la force même. La caresse est traduction de la faiblesse, et la possession – inertie de la force. L'amour, ce n'est donc ni se serrer, ni même se parler, mais bien s'écouter, se consumer, ne plus peser, se laisser soulever. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | Se libérer, successivement, des points d'appui, des points de départ, des points de parcours ; devenir le pointillé, le bond, la liberté. | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | Pour que son amour dure, l’amoureux devrait prendre l’exemple du mathématicien – apprendre l’art de substitution de variables aux constantes, sacrifier le permanent par fidélité à l’intemporel. Par ailleurs, le poète le comprend déjà : « La poésie est l’inconstance dans la fidélité »* - R.Char. | | | | |
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| amour | | | Ce qu’on appelle naturel, aujourd’hui, est de plus en plus mécanique, d’où ma préférence de l’artificiel. Même dans l’amour, l’imagination créatrice compte plus que l’inertie sentimentale. Et l’on peut oser dire que l’amour, c’est « maintenir vivace l’artifice d’une relation » - R.Enthoven. | | | | |
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| amour | | | Dans l’aval d’un amour, nous guette l’inertie, l’anonymat, puisqu’on se jettera, tôt ou tard, dans un océan de la vie commune. Il faut viser l’amont, remonter le fleuve, pour les retrouvailles avec la source. Le grâce à doit céder au malgré. | | | | |
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| art | | | Le plus vivant en nous se passe de formes et de cadences apprises, se plaît dans un chaos vocal, ressenti comme bruit, par une inertie mécanique, ou comme musique, par une création organique. Par une oreille routinière, la sortie de l'inertie sera interprétée comme un mensonge de culture ou une barbarie de nature. L'art s'unifie avec la vie, lorsque la part de la musique, entendue dans une vie profonde ou créée dans une poésie haute, est la même. | | | | |
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| art | | | Tous les pré-socratiques furent des poètes, l'hexamètre et non pas le syllogisme est leur élément naturel. Platon commença à injecter de la prose discursive dans l'écrit rhapsodique, qui aurait dû rester essentiellement poétique, pour faire parler nos sens, et le fastidieux Aristote acheva cette chute vers un verbalisme insipide du bon sens. | | | | |
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| art | | | La naïveté fatale de Cioran - mettre dans le dernier pas l'essence de ses boutades. Et en plus, son dernier pas est toujours une constante, une chute ; cette monotonie géométrique est épargnée aux adeptes des commencements elliptiques, chargés de variables et aux trajectoires imprévisibles, que chacun retrace, en fonction de ses tangentes, suicidaires ou jouissives. | | | | |
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| art | | | Les lectures faites d'une seule haleine ne sont qu'un feu de paille. Je leur préfère des interruptions irrécupérables, obligeant de repartir de zéro de la lecture et de lâcher prise d'avec la vie. | | | | |
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| art | | | Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis, tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés. | | | | |
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| art | | | L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle. | | | | |
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| art | | | Si, dans ton écrit, tu cherches la stabilité, la continuité, la cohérence, tu peux être certain d’aboutir à la platitude, à ce réceptacle incontournable de ces pseudo-qualités communes. La musique verbale, cette créatrice de reliefs, naît de la mélodie des commencements laconiques. | | | | |
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| art | | | Manque de goût : peindre en continu, où le pointillé aurait suffi ; semer des points, où seul une ligne est féconde. | | | | |
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| art | | | L'ennui des donc, alors, ensuite, l'attrait des ruptures, dans l'inertie logique, et de la fragmentation, dans des monolithes mécaniques. Toute juxtaposition d'images, quand on est sincère, provoque une perte de hauteur, une chute sans éclat, la triste monotonie des n + 1-èmes pas. Vive le pointillé parataxique ! « La continuité dégoûte en tout » - Pascal. | | | | |
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| art | | | Type de livre, qui me plaît : débouchant sur déshérence plutôt que source à résonances et encore moins à conséquences. Je veux sentir davantage ce qu'on exclut, que ce qu'on enferme. « Je trouvai chez Nietzsche, non point une incitation, mais bien un empêchement » - Gide. | | | | |
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| art | | | La métaphore, placée dans un discours, perd sa hauteur représentative et rejoint la platitude interprétative ; la grâce aphoristique se transforme en pesanteur sophistique. La liberté expressive d'une maxime, face à l'inertie argumentative d'une harangue. | | | | |
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| art | | | Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ». | | | | |
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| art | | | La vraie énergie d'une œuvre d'art provient du sentiment de l'arrêt sur l'avant-dernier pas et du refus d'imprimer le dernier. Comprendre qu'aller plus avant ne serait ni meilleur ni plus précis. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| art | | | Communiquer avec le lecteur, c'est laisser de la place à son regard, à sa perplexité, à son arbitraire. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne pas suivre l'inertie, pour aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide. | | | | |
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| art | | | Je n'aime ni fragments ni miettes ; mes mots ne font pas partie d'un tout, qui aurait pu ou dû être narré en récit continu. Quand on n'a pas d'éclairs, comme Héraclite ou Cioran, on dessine des nuages, on fait du bourrage. On n'a rien à déchirer, quand on tisse en l'air. Mais j'aime une alvéole fractale, un motif en pointillé, qui tapisserait une surface projetée vers l'infini. | | | | |
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| art | | | Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| art | | | Tous les regards de l'art moderne sont tournés vers le morne enchaînement des actes. L'art suprême - le regard sur le regard, dans une liberté hors actes, dans une musique au-delà des images. | | | | |
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| art | | | L'idée s'arrête, quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée désincarnée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui. | | | | |
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| art | | | La différence entre l'art et la science : l'art arrache, à son contemplateur, des oui et des non, que la science impose. Mais les signes d'adhésion ou de rejet, en l'art, sont précédés d'interjections ah, oh, eh, sont suivis de prometteurs points de suspension et surtout, sont accompagnés de riches substitutions des variables implicites, profondes ou hautes. | | | | |
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| art | | | Le cafouillage le plus servile se forme sous la plume ou le pinceau d'un larbin, qui s'exclame, en jubilant : « Je suis libre ! ». Tant que de nobles chaînes de contraintes ne délimitent pas mon périmètre ; je ne peux pas être artiste, au moins en hauteur. La pensée sans frein n'engendre que de l'inertie. | | | | |
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| art | | | Narrer, en littérature, c'est recoller les morceaux. Acceptable tant que la colle du style ne sert que la qualité de la mosaïque. Je préfère des collections de pierres précieuses, où chaque pièce surgit comme une perle, sans trace de mains affairées. Mais veiller à ne pas tourner en un kaléidoscope soumis au hasard des tournis ambiants. Fuir les continents, rester insulaire, pratiquer une « écriture en archipel » (R.Char). | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | Un pointillé d'artiste et ses chances d'aboutir à la vie ont la même fatalité géométrique et thermique qu'une constellation : un jeu des forces de gravitation et des réactions atomiques. | | | | |
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| art | | | Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique. | | | | |
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| art | | | Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| art | | | Tout bon écrit est une perle isolée ; je la gâche de deux manières : en étendue, en l'enfilant avec d'autres perles (développement pour s'adapter au goût des pourceaux, tenants des écrans) ou en profondeur, en l'accrochant aux fonds solides (justification devant les lourdauds ignorant les écrins). | | | | |
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| art | | | Aucune profondeur initiale ne peut me protéger des platitudes du parcours. Mais le haut comment conduit, sans aucune continuité, miraculeusement et discrètement, à un quoi profond, l'un des miracles de l'art, peut-être le seul. | | | | |
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| art | | | Préférer l'étincelle à l'éclairage public, la perle – aux colliers, l'inspiration – à la respiration -, telle est la pose poétique : danser, ne pas s'abaisser jusqu'à la marche, chanter, sans tomber dans le récit, rompre, plutôt qu'enchaîner. « Le poète ne doit pas traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. | | | | |
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| art | | | La poésie n'est qu'une fleur coupée du temps et de son inertie ; toute tentative de la relier, en amont, aux racines, ou, en aval, - aux fruits, la rend fanée, la prive de couleurs, d'arômes et de saveurs. | | | | |
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| art | | | Deux choses contribuent pour tuer l'art : la disparition de toute distance entre la réalité et la création ; l'instauration d'une seule scène publique, où s'exhibent, presque dans un même langage, la technique, l'amusement et ce qui, par inertie, s'appelle art. | | | | |
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| art | | | Aussi bien dans les questions de fond que de forme, on doit choisir entre symphonie et rhapsodie ; mais si l'intelligence vote pour un fond symphonique, le goût se prononce pour la forme rhapsodique ; étaler une mosaïque, avec des cailloux, ou dresser un tableau, avec des perles, - les meilleurs choisissent le second terme. | | | | |
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| art | | | La maxime n'est pas un fragment d'une entité plus profonde ou complète ; elle est une image minimale d'une perfection admirée, avec l'ambition d'excellence expressive, et que tout développement, aussi cohérent soit-il, amoindrirait. Les cartésiens ne le comprennent pas : « Ce qui peut faire le plus, peut aussi faire le moins ». | | | | |
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| art | | | Quand je vois, chez les romanciers, tant d'inertie sans pensée, j'y trouve une raison de plus pour m'attacher à la pensée sans inertie, qui est la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Dans tout discours se glisse l'inertie, et toute volonté de conclure est signe d'orgueil et de faiblesse. Que toute métaphore coule de mes hautes sources, sans découler de mes raisons profondes. « Le commencement appartient au génie, la suite et la fin - au sot et à la bête » - L.Andréev - « Начинает гений, а продолжает и кончает идиот и животное ». | | | | |
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| art | | | Le vrai artiste répugne au développement, puisqu'il sent, que l'inertie, plus que la créativité, prendra la relève du premier pas. « Tout l'intérêt de l'art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c'est déjà la fin » - Picasso. Là où le badaud est mû par la curiosité, l'artiste est hanté par l'ennui. « Chose insupportable pour un artiste : ne plus être au commencement » - Pavese - « Una cosa insopportabile all'artista : non sentirsi più all'inizio ». | | | | |
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| art | | | Avoir séjourné dans tant d'édifices achevés et monumentaux, pour arriver à cette conclusion : seules les ruines rhapsodiques rendent la prosodie la plus pure. | | | | |
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| art | | | Derrière toute beauté on peut reconstituer sa mathématique - ses nombres et ses contours, mais son chant rend cet effort inaudible. « Ô beauté enchaînée sans ligne en fleur ni centre, ni purs rapports de nombre et de sourire » - Lorca - « Belleza encadenada sin linea en flor, ni centro, ni puras relaciones de número y sonrisa ». Pour faire vibrer les lignes en pointillé, il faut une origine, un centre sans coordonnées fixes. Dans la vie, le nombre souille le sourire ; en poésie, la pureté du nombre se fusionne avec le pur sourire. | | | | |
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| art | | | Écrire devrait avoir un seul but - m'adonner à l'appel du beau. Toute autre motivation serait du même ordre que le besoin de m'affirmer ou de me reproduire, un prurit inertiel. La vie doit aboutir à mon livre. Celui-ci est toujours une bouée de sauvetage, mais je dois être menacé par des fonds, pour qu'elle ne soit aussi utile et décorative que l'ancre et la voile. Et sur mon épave on lira l'épitaphe de Faulkner : « Il fit des livres et il mourut » - « He made the books and he died ». | | | | |
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| art | | | Une tâche d'artiste : les axes de valeurs opposées doivent être réduits à l'unité éthique ou esthétique. « Toutes les dualités, dans lesquelles l'esprit avait polarisé la vie, doivent être transférées dans une unité spirituelle » - Hofmannsthal - « Alle Zweiteilungen, in die der Geist das Leben polarisiert hatte, sind in geistige Einheit überzuführen » - le moyen en est - la même intensité sur tout l'axe. | | | | |
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| art | | | Par inertie, on continue à s'intéresser à l'art, en fonction des ventes aux enchères, de la fréquentation payante des musées, de la décoration des salles de réunion ou de l'industrie éditoriale, tandis qu'on sent que les œuvres d'art sont déjà « de beaux fruits, détachés de l'arbre »* - Hegel - « vom Baume gebrochene schöne Früchte » - l'arbre du beau est mort, partout règne la forêt du vrai. | | | | |
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| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
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| art | | | Deux modes d'écriture : la constitution - tenir au tout, laissant les parties à son service ; l'institution - extraire la perle de toute coquille profonde et laisser le souci des colliers ou des bouées de sauvetage - au tout surfacique. | | | | |
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| art | | | Seul le poète se doute de l’existence des firmaments ; les horizons ou les profondeurs s’offrent aux autres doués ; le non-touché par la grâce est condamné à la platitude, c’est-à-dire à la réalité. La grâce est dans le langage ; le savoir - dans la représentation, ou dans l’apparence ; l’inertie – dans la réalité. « L’artiste place l’apparence plus haut que la réalité » - Nietzsche - « Der Künstler schätzt den Schein höher als die Realität » - mais le poète va encore plus haut. Mais – trois mystères : celui de la matière, celui de l’intelligence, celui de la musique. | | | | |
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| art | | | Le classicisme est l’apogée d’une technique ; le romantisme est la révolte de ce qui est organique dans la nature même de l’art. « Le romantisme est une réaction de l’élément organique propre de la culture contre son élément technique » - Berdiaev - « Романтизм есть реакция природно-органического элемента культуры против технического ее элемента ». Ce qui relève de la technique – l’inertie stylistique, l’esprit journalistique, les aréopages statistiques. | | | | |
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| art | | | Il y a des arts du continu – la peinture, la musique, l’architecture, et les arts du discontinu – la poésie, la philosophie. Les tentatives de rendre discontinues la peinture (abstraite) ou la musique (atonale) ou rendre continue la philosophie (systémique) sont des incongruités, des profanations ou des balourdises. | | | | |
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| art | | | L’harmonie sert aux enchaînements en continu ; elle n’est qu’un critère secondaire pour celui qui se dédie aux élans des seuls commencements. Le vraiment Beau voisine avec l’horrible. Dostoïevsky, qui, jamais, ne connut ni l’équilibre ni la paix, nous surprend : « La beauté est dans l’harmonie et le calme » - « В красоте гармония и спокойствие ». | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Écrire, c'est réussir à me passer d'enfilades et à faire briller mes perles poétiques dans les yeux de ma Muse nue, de Polymnie, sans même sa couronne de perles rhétoriques. Un but possible de l'écriture laconique : rendre autarcique chaque perle à part et voir dans leurs pénibles assemblages - des colliers d'Harmonie. « Écrire, c'est augmenter d'une perle le sautoir des Muses » - Sartre. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | La première qualité d’un artiste, c’est le don de maintenir une grande intensité, à travers chaque œuvre et dans toutes ses œuvres. Chez Bach, on trouve tellement de lourdeurs monotones, comme chez Mozart – de légèretés inertielles, ce qui, inévitablement, aboutit à la platitude, mais Beethoven sait, partout, garder sa hauteur d’une intensité inébranlable. Mais, dans les meilleurs de leurs ouvrages, le génie des deux premiers est plus pur, plus noble, plus incompréhensible. Beethoven est un aliment, qui n’est pas irremplaçable, les autres – des excitants uniques. | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| doute | | | Le sage voit, que de l'expliqué il arrive, par plus ou moins de chaînons, à l'inexplicable. Pour le sot, l'expliqué est toujours un dernier chaînon. | | | | |
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| doute | | | Ils passent leur temps à nouer ou à dénouer des nœuds ; je coupe la corde dès qu'elle devient droite. | | | | |
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| doute | | | Le grand Oui symphonique résulte d'une multitude de petits Non rhapsodiques. | | | | |
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| doute | | | La sensation d'unité ou de système, chez un homme, vient souvent d'un manque trompeur d'aspérités à la suite de polissages répétés par l'autosatisfaction. La maîtrise n'est pas dans des volumes empilés, mais dans des contours en pointillé, sans connexité, dans des frontières. | | | | |
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| doute | | | Tout cheminement d'homme, de nation, d'idée, pour un œil suffisamment perçant ou narquois, peut être vu comme une miraculeuse continuité ou une lamentable suite de volte-face. Sa critique peut tourner facilement soit en apologie soit éreintance. | | | | |
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| doute | | | De l'inertie et de la transparence les yeux extraient une profonde lumière ; le regard se baigne dans les ombres, dont les plus hautes naissent de la rencontre du mystérieux et du viscéral : l'amour maternel, le beau musical, le vrai cosmogonique. | | | | |
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| doute | | | Il suffit de baisser la tête ou élever l'âme, pour se rendre compte que toute fixité, sentimentale ou spirituelle, est une errance, au prime abord imperceptible ; l'astronomie et la science de l'âme nous l'apprennent. « Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants » - J.Racine. L'inertie et la sédentarité du regard fixe sont dans les pieds et dans la cervelle. | | | | |
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| doute | | | Le doute est toujours un recul, il n'est donc jamais de l'inertie comme la plupart des affirmations, qui n'aiment pas voir des horizons s'effondrer. | | | | |
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| doute | | | L'erreur du mensonge est de ne pas afficher sa date et se croire aussi éternel que la musique. La vérité honnête, en revanche, marque son champ en reconnaissant qu'elle est aussi passagère que les faits. « Je n'ai rien contre le mensonge, mais je déteste l'imprécision » - S.Butler - « I do not mind lying, but I hate inaccuracy ». | | | | |
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| doute | | | Plus achevé est l'autoportrait, que je dessine, plus faux et reproductible il est. Et je renonce aux traits nets au profit des points sans modulations visibles. | | | | |
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| doute | | | Les profonds : d'austères arêtes en continu reliant des obscurités ; les hautains et superficiels : épris de belles clartés discrètes se riant des arêtes. Dissertations, concentrations. | | | | |
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| doute | | | Tu fais bien, en dissipant le vague autour du secondaire, des problèmes, en y apportant de la lumière. Mais méfie-toi de l'inertie, qui te ferait profaner l'obscurité sacrée du mystère. Ou, pire, - te désintéresser de toute lumière, au milieu des solutions incolores. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus fécond, ce n'est ni la solution issue des réponses, ni le problème entrant dans des questions, mais le mystère jaillissant des images. Comme le Parménide ou la Caverne de Platon, ou la Procession plotinienne, ou l'éternel retour nietzschéen. Et la réalité, que nous ne pouvons appréhender qu'en images ou en tropes, n'est pas moins mystérieuse. | | | | |
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| doute | | | Savoir se passer de certains nœuds, dans la chaîne : expérience - représentation - langage - interprétation - sens, s'appelle intuition ; ne pas savoir les reconstituer en remontant les passages entre eux, s'appelle bêtise. | | | | |
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| doute | | | Avoir de la profondeur veut dire connaître à fond tous les niveaux intermédiaires ; avoir de la hauteur - les ignorer altièrement. | | | | |
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| doute | | | La discontinuité de tout regard sur le monde, qu'il soit philosophique, scientifique ou poétique, est inévitable, et ceci - en deux sens : à la verticale à cause du changement, toujours possible et toujours discret, de langage et à l'horizontale, puisque toute chaîne causale se brise si facilement, que ce soit en début, à la fin ou au milieu. | | | | |
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| doute | | | Le passage monotone du n-ème au n + 1-ème pas, l'échéance de l'authenticité (Sartre) ; la chute, après l'appel, sans espoir, de la source du point zéro, la déchéance de l'inauthenticité (Heidegger - Verfallen des Uneigentlichen) - deux échappatoires à la hauteur du point final. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni un but salutaire ni une contrainte problématique, mais un mystérieux commencement, le point zéro, jamais en contact avec le premier pas. L'idéal : commencer par le soi inconnu, finir par le soi connu. | | | | |
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| doute | | | La contemplation est presque le contraire du regard : l'éclairage prolongé, face à l'éclair soudain. Un bon regard illumine, c'est de la contemplation en pointillé. | | | | |
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| doute | | | Les soi-disant systèmes philosophiques sont des leurres, créés par des commentateurs ; les édifices des fragmentaires (Héraclite, Platon, Pascal, Nietzsche, Valéry) ne sont pas moins bien membrés que ceux des globalisants (Aristote, Spinoza, Hegel, Sartre) ; je dirais même que la part des balbutiements et des tâtonnements est plus importante chez les seconds, tandis que la qualité des métaphores est nettement supérieure chez les premiers. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | La vie nous débarrasse, successivement, de clartés, de profondeurs et de plénitudes ; l'homme de rêve reste avec la hauteur d'un regard en pointillé, et le non-rêveur - avec le vide, la platitude, la grisaille. | | | | |
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| doute | | | La transcendance, l'écran cachant le premier et les derniers pas, est l'opération inverse de la descendance, le culte de la succession de pas. Plus on s'émerveille de l'absurdité de la recherche, plus on est pertinent dans l'interprétation des trouvailles. « La vraie connaissance consiste à comprendre que ce qui est cherché transcende la connaissance » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| doute | | | Tous aimeraient donner à leur regard un sens ascensionnel, mais c'est l'inertie gravitationnelle qui le replonge dans la platitude. Réussir à créer l'état d'apesanteur, c'est réussir à munir mon regard de la seule dimension noble, de la hauteur. « Le regard, au-dessus du monde, est le seul, qui saisit le monde » - Wagner - « Der Blick über die Welt hinaus ist der einzige, der die Welt versteht » - bien qu'il s'agisse de chanter et non pas comprendre le monde. « Quand le regard ne suffit pas, la bouche est de peu de secours » - Grillparzer - « Kann der Blick nicht überzeugen, überred't die Lippe nicht » - fais de ta bouche un regard ! | | | | |
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| doute | | | Le bon choix de repères redresse les courbures, mais n'efface pas la singularité divine : les points de discontinuité, où je suspends mon vol. « Dieu écrit droit avec des courbes » - proverbe portugais. | | | | |
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| doute | | | Le regard, c'est mon visage, muni de ma voix et laissant un écho sur les choses. Le haut regard est celui qui, par une concentration inverse, permet de reconstituer, avec ses traits épars, - un visage. | | | | |
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| doute | | | Par une inertie géologique abusive, les philosophes voient dans les fondations de nos demeures une analogie avec les fondements des édifices spirituels. Et ils baissent leur regard, pour assurer leur (dé)marche profonde, au lieu de l'élever, pour s'adonner à un élan vers la hauteur dansante. C'est le rôle de nos toits qui crée les vrais fondements ; les plus stellaires des styles sont les ruines et les tours d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Zarathoustra, avec abstiens-toi, prêche l'abdication dans l'acquiescement. Les prédicateurs prêchent l'obstination même dans le doute. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | La bonne musique naît des gammes larges, elle est la démesure par rapport à la musique des autres ; si je cherche la mesure platonicienne dans la finalité, dans l'égale distance entre l'exagération et l'inachèvement, entre l'excès et le défaut, je risque fort de me retrouver dans la platitude ; je dois composer au nom des commencements hyperboliques, c'est à dire des rythmes de mes sources. « L'exagération doit être continue » - Flaubert. | | | | |
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| doute | | | Quelle que soit la trajectoire d'une pensée, elle doit finir par toucher terre, et c'est la qualité de mes ailes qui en déterminera la hauteur et le vertige. En tout cas, toute belle pensée exclut la continuité de la marche ; elle est portée par son vol extra-terrestre ; elle porte au connu un message de l'inconnu. « La valeur d'une pensée se mesure à sa distance par rapport à la continuité du connu » - Adorno - « Der Wert eines Gedankens miβt sich an seiner Distanz von der Kontinuität des Bekannten ». | | | | |
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| doute | | | On n'use pas sa vue, si l'on trouve avec les yeux fermés. La recherche, elle, ne fait que l'aiguiser, pour mieux cerner sa nouvelle ignorance. Les trouvailles sont des ruptures du temps, favorisant les naissances de nouveaux langages, qui consolident ou peignent ces trouvailles. | | | | |
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| doute | | | La simplicité est l'expression des prémisses profondes, c'est-à-dire axiomatiques ou paradoxales, où parlent le goût et la liberté. La complexité est l'expression des conclusions peu profondes, c'est-à-dire syllogistiques, où sévissent la nécessité et l'inertie. | | | | |
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| doute | | | Se confirmer ou se renier, en continu, - deux inerties, qui empêchent de créer, cet acte qui est toujours sporadique, en pointillé, en rupture. | | | | |
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| doute | | | Les ruines sont peut-être la meilleure demeure de l'inconnaissable ; l'ennui du bâtisseur est ne suivre que l'inertie, la voie du connu. « Quand je bâtis des maisons, c’est le connu qui domine, et quand j’explore, c’est l’inconnu » - Grothendieck. Mais si j'invertis ces fonctions, je bâtirai des châteaux en Espagne, délicieusement inconnus, et j'explorerai des ruines, connues, exclusivement, de moi. | | | | |
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| doute | | | Une reconstruction d'un vide (la déconstruction d'une plénitude '?') semble être un préalable de toute création : l'implicité des buts, la non-exhibition des moyens, le secret des contraintes, la non-inertie des mouvements, l'absence des routes. « Le but ne doit être proclamé que là, où se pratique une évidente imitation » - Heidegger - « Wo der bloße Betrieb des Nachahmens sich vordrängt, dort muß ein Zweck verkündet werden ». | | | | |
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| doute | | | Le contraire de la volonté de puissance, c'est l'inertie du soi connu, se prenant pour seul juge de ses actes ; la volonté de puissance, c'est, la domination que le soi inconnu impose au soi connu, domination par le ton, l'intensité, la hauteur. Quant aux autres, seul mon soi connu communique avec eux ; je leur vouerai mon énergie, mais je garderai pour moi mon dynamisme. | | | | |
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| doute | | | L’étonnement, c’est un vide sacré et impénétrable, précédant tout grand commencement. Entre les pas intermédiaires s’insinuent la règle ou la routine, continues, maîtrisées et transparentes. Et Heidegger : « L’étonnement s’empare, d’un bout à l’autre, de chaque pas de la philosophie » - « Das Erstaunen durchherrscht jeden Schritt der Philosophie » - n’arrive pas à justifier cette discontinuité introuvable. | | | | |
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| doute | | | On peut distinguer un créateur d'un imitateur d'après le degré de clarté dans leur vision des buts ou des contraintes : dans les buts - le vague d'un firmament, mystérieux et sacré, ou la netteté des horizons définitifs ; dans les contraintes - la maîtrise de ce qu'on s'impose ou l'inertie dans ce qu'on subit de l'extérieur. | | | | |
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| doute | | | Pour notre bon sens, et même pour notre imagination aussi bien de la matière que de l’esprit, les dernières certitudes atomiques ou cosmogoniques restent totalement incompréhensibles, mystiques. Seule l’implacable mathématique nous conduit à ces stupéfiantes et incontournables conclusions. L’esprit de l’intelligible s’incline, mais l’esprit du sensible garde toute sa perplexité. La Création, ce devenir divin, commence et se termine dans infinitésimal, où se confondent le continu et le discret. | | | | |
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| doute | | | Le fil noué du mystère se livre à la rigueur d'un problème ; le dénouement du problème est dans la clarté d'une solution. Que je sois Gordias, avec sa hache fébrile, ou Ariane, avec ses doigts habiles, que l'élan d'un mystère m'accompagne – à travers la corde, sa musique ou ses flèches. « La vie est un perpétuel dénouement. Il ne faut pas s'en ennuyer ou s'attendre à un fil sans nœuds » - Tolstoï - « Жизнь есть непрестанное развязывание узлов. Надо не скучать этим и не ожидать гладкой нитки ». | | | | |
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| doute | | | Où placer l’Étrange valéryen ? - les finalités sont presque toujours explicites, pas de place pour l’Étrange ; avec un peu de perspicacité et d’astuces, les sinuosités des parcours se déchiffrent aisément, l’Étrange se banalise ; il reste le commencement, ce grand hébergeur de l’Étrange, cet équivalent de la Hauteur, à partir de laquelle, tout le reste n’est qu’inertie descendante. | | | | |
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| doute | | | Ce qu’on appelle le présent est toujours du passé immédiat ou très proche ; celui-ci est rarement plus passionnant qu’un passé plus lointain. C’est ce qui me fait douter de la sagesse pythagoricienne : « L'art de vivre heureux est de vivre dans le présent », à moins que la durée de ce bonheur ne soit qu’un instant fugitif, une illumination fugace, et la vie, sur l’axe du bonheur, soit une vie discontinue. | | | | |
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| doute | | | En fermant les yeux sur le mystère de la vie, le monde spatio-temporel réel semble être un cas particulier du paradigme mathématique et donc lui obéir, en tout point. Mais, en mathématique, la métaphore spatio-temporelle admet des interprétations vraiment universelles, puisque l’espace n’y est pas forcément tridimensionnel et le temps peut y être réversible ! Le temps réel est-il discret ou continu ? Peut-on parler de continuité et donc d’infini dans le monde réel ? | | | | |
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| doute | | | La découverte du merveilleux est l’étape ultime de scrutation en continu du naturel ; le surnaturel est une rupture dans le savoir, un saut vers l’illogique, vers ce qui est impossible aussi bien pour l’esprit que pour l’expérience. | | | | |
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| doute | | | Il est également bête d’absolutiser l’essence (toujours arbitraire) des liens de causalité que de leur refuser l’existence (toujours virtuelle). La cible de ces liens (d’arité imprévisible) est un état, d’objets ou de conscience, tandis que leurs partenaires seraient : des acteurs, des événements, des inerties, des outils, des projets, des ordres, des contraintes. Leur degré d’arbitraire est largement au-dessus de celui des liens tout-parties. | | | | |
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| doute | | | La fidélité à la réalité ou la fidélité aux rêves : pas d’écarts (les mensonges) de l’appareil-photo ou pas de grisaille (la banalité) dans ta peinture, la servilité ou la contrainte, la routine ou la création. | | | | |
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| hommes | | | Tous les esprits clabaudeurs prédisent à l'humanité un abîme, matériel ou moral : « La nature des peuples est d'abord rude, ensuite sévère, plus tard - débonnaire, après - délicate, et finalement - dissolue » - G.B.Vico - « La natura dei popoli è prima cruda, poi severa, quindi benigna, appresso delicata, finalmente dissoluta ». Je ne suis pas du tout de cet avis : ce qui attend cette humanité est une immense et paisible platitude. Et qui est aussi inepte que son contraire de jadis, l'immense et fumeux destin, en dents de scie, et qui n'est que comédie, tandis que ce qui est réellement tragique, c'est la liberté. | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse : création de scénarios et algorithmes, dont les étapes les plus cruciales sont exécutées inconsciemment ; la maturité : exécution routinière de toutes les étapes de scénarios câblés. Mémorisation organique, oubli mécanique ; focalisation sur le but, focalisation sur les moyens ; les pointillés décrivant des trajectoires en continu, le continu se décomposant en pointillés. | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Les belles âmes continuent, par inertie, à conjurer les hommes de se réveiller. Elles auraient dû, tout au contraire, leur réapprendre à fermer leurs yeux affairés et laisser tomber leurs mains crochues - pour rêver et se frotter les yeux, d'émoi ou d'horreur. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, avoir le courage de ne pas être au courant de certaines évidences sociales est souvent le seul moyen d'échapper à la contamination par le conformisme ; comment ne pas ricaner devant le suranné : sapere aude ! En plus, ce siècle d'inerties oublie, que la devise complète fut : sapere aude, incipe ! Le goût des commencements et des finalités s'efface, au profit des mornes parcours robotiques. | | | | |
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| hommes | | | Haïr la grandeur voulait dire, jadis, la jalousie devant la profondeur ou l'inertie devant la hauteur. Mais aujourd'hui la grandeur ne garde qu'une seule dimension – la platitude, et notre époque est tout sourire, face à cette grandeur, sourire complice ou condescendant devant un veinard ou un raté de plus. | | | | |
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| hommes | | | Le XIX-ème siècle (siècle des foires – Nietzsche – Jahrmarkts-Jahrhundert) prêchait le collectivisme et/ou la technique, d'où la mauvaise presse du nihilisme, qui est un défi au mouton et au robot, contre l'inertie dans la pensée et contre le calcul dans le sentiment. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les pulsions et répulsions de l'homme d'élection ou de l'homme du troupeau : le premier les voue aux hauts projets, le second - aux bas objets ; le premier vit des impulsions primordiales, de la laetitia incipiendi, des commencements, le second - des impulsions mécaniques, de l'inertie. Les vrais commencements ne se calculent pas : « Rien ne prédétermine ce qu'est le commencement » - Hegel - « Das Sein des Anfangs ist bestimmungslos ». | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, tous les comptables, intellos ou ingénieurs, obsédés par l'appât du succès, s'efforcent à se dépasser, comme si le soi avait de nettes frontières, que seuls les faiblards n'oseraient franchir ; ils ne s'aperçoivent pas que l'espace réservé à cette compétition s'appelle platitude. En hauteur, on se sacrifie ou reste fidèle - c'est à dire, on capitule - face à son soi inconnu. « Ce n'est qu'en se dépassant que l'homme est pleinement humain » - Jean-Paul II - mais l'homme est tenté d'être, même par intermittences, surhumain, immuable et intraduisible. | | | | |
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| hommes | | | La continuité devint une règle des idées et des actes des hommes ; on n'y voit plus de place pour une approche discrète. Plus que les points de suspension horizontaux, c'est le pointillé vertical qui ne trouve plus d'usage dans la ponctuation vitale, en continu, des hommes. | | | | |
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| hommes | | | La merveille, c'est l'homme ; la liberté n'est qu'un de ses attributs essentiels, mais qui ne mérite pas les hymnes, que lui chantent Berdiaev ou Sartre. La création en est un autre attribut, plutôt accidentel qu'essentiel, mais qui s'oppose plus nettement que la liberté à l'évolution ou à l'inertie mécaniques. La liberté la plus créative, comme la plus libre création, sont dues à la noblesse des contraintes ; la volonté et le talent les fructifiant. | | | | |
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| hommes | | | Seul le commencement est libre et nécessaire, surtout si j'avais bien formulé mes contraintes, ce noble cercle du possible. Des fins, des moyens et des parcours sont dictés par la médiocrité des hasards. L'aléatoire devrait s'arrêter à l'avant-dernier pas, le dernier est déjà dans le superflu, la péroraison, profanant le silence nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, pour que les problèmes de la vie ne me paralysent plus : m'incruster dans les cadences d'une nouvelle solution, me laisser soulever par un nouveau mystère musical : « Peut-on vivre en sorte, que la vie cesse d'être problématique ? » - Wittgenstein - « Kann man so leben, daß das Leben aufhört, problematisch zu sein ? » - l'inertie d'une paix des bras ou le frisson des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Presque toujours et partout on peut constater que avant, c'était pire. Mais la fonction principale du passé n'est pas de ridiculiser ou de cultiver des nostalgies, mais de servir de matière première aux mythes. Un mythe, muni d'assez d'élégance ou de grandeur, engendre du sacré. Conserver au présent des raisons de s'enthousiasmer, tel est le vrai esprit conservateur. Son contraire s'appelle inertie, le culte de la version courante – en économie, en politique, dans l'art. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens semblent être condamnés à la fatalité, mais l'indigence matérielle ou politique ne faisait qu'exacerber leur créativité, qui consistait à se sculpter soi-même. Les modernes semblent être libérés de toutes ces contraintes, et pourtant ils se présentent comme sculptures achevées de l'inertie. Ceux qui ne savent pas se sculpter eux-mêmes prennent le moule grégaire pour leur propre création, et vivent l'inertie collective comme la révolte individuelle. | | | | |
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| hommes | | | L'évolution des esprits a une force d'inertie, portant beaucoup plus loin que l'évolution des lettres. C'est pourquoi, lorsque je vois les lettres modernes, qui auraient dû s'inspirer du pourquoi des styles, patauger dans le qui primitif et dans le quoi commun, et les esprits, obsédés par le seul angle mécanique, oublier le courant organique, je me dis, que, aujourd'hui, c'est l'esprit qui tue, et c'est la lettre qui, bientôt peut-être, vivifiera. | | | | |
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| hommes | | | Dans les ampleurs ou profondeurs discursives il n'y a rien de plus intimidant que dans les roues dentées. Au bout, on se trouve dans des étables ou casernes. Vu d'une certaine hauteur, tout discours continu se décompose en pointillés de culs-de-sac et de ruines qu'il s'agit d'entretenir. | | | | |
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| hommes | | | L'inertie l'emporta sur les contraintes, dans les affaires des hommes. L'inertie prise pour geste naturel, et la contrainte étant rejetée par le goujat, qui s'imagina libre. « Peu d'hommes sont capables de distinguer entre la liberté de spontanéité et la liberté d'indifférence » - Hume - « Few people are able to see the distinction between the liberty of spontaneity and the liberty of indifference ». Seule la première a cours aujourd'hui ; l'instinct, qui l'oriente, est câblé si profondément, qu'on ne s'aperçoit même plus, que c'est un instinct moutonnier. Devant des causes si criardes et des effets si opaques, qui oserait encore la noble indifférence, ce scepticisme mitigé, opposé au scepticisme a priori (Descartes) ou au scepticisme a posteriori (l'Ecclésiaste) ? | | | | |
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| hommes | | | Le sage rêve d'être un bon sauvage sachant être fou (mala bestia d'Ortega y Gasset) au bon moment. « Pas de grand génie sans grain de folie » - Sénèque - « Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae fuit ». Mais il n'y a aucune continuité, qui mènerait de la folie à la sagesse, et W.Blake a tort : « Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la sagesse » - « If the fool would persist in his folly he would become wise ». Il y a temps d'être sobre et temps d'être sensuel - Épicure le comprit mieux que Salomon. | | | | |
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| hommes | | | La « pensée de Midi » (Camus) m'est étrangère, je suis un homme du Nord. Le Midi, c'est la faconde en continu ; le Nord, c'est le rêve en pointillé. Avec des transfuges : Leopardi, Valéry ou Borgès, s'il le faut. En reniant, à contrecœur, les congénères : J.Donne, Hölderlin ou Pouchkine. Quand on est porteur des ardeurs autonomes, le Borée capricieux et froid les accompagne mieux que le Zéphyr constant et douceâtre. Suivre son Étoile du Nord et porter sa Croix du Sud. « Inondé de mystère, cette lumière boréale de l'âme » - S.Zweig - « Überlichtet von Geheimnis, Nordlicht der Seele » - c'est sous cette lumière discrète de l'âme que naissent les meilleurs jeux d'ombres de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre devint si compact et continu, qu'on n'y échappe que par des fragments discrets, en s'émiettant. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne, c'est l'homme de l'inertie, de la succession de pas intermédiaires. S'opposent à lui l'eschatologue et le nihiliste. Le premier projette sur l'horizon tout ce qui est déjà fixe sous ses pieds ; le second abandonne à la platitude ce qui est acquis aux yeux des autres et cherche au firmament le point de départ de son propre regard initiatique. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | Dans leur être, les hommes se valent, tous ; c'est d'après leur devenir que l'on peut les diviser en hommes de l'inertie et en hommes de la création. Et puisque l'immense majorité des hommes relève de la première catégorie, la proclamation ampoulée : on n'est pas poète (homme libre, femme, maître), on le devient est une sottise. Au Commencement était l'être, et le créateur incarne les commencements. | | | | |
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| hommes | | | Désormais, tout mouvement de l'homme le met immédiatement au contact des choses ; c'est pourquoi il ne peut plus être un Ouvert, qui va vers l'éternité comme y vont les sources (Rilke). L'homme ouvert vit de l'élan des sources, dans l'ombre de son étoile ; l'inertie porte l'homme fermé, coupé des sources, vers ses propres frontières, trop nettes, car éclairées à la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | Qui a plus de chances de rendre nos meilleurs élans, les élans intemporels ? L'homme pressé est englué dans le présent, l'homme lent veut embrasser des siècles ; seul l'homme immobile, en proie au vertige de la hauteur, peut chanter nos limites, les autres ne peuvent que les narrer, dans l'inertie d'une prose. | | | | |
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| hommes | | | Un beau cœur tressaille dans les abîmes ; une belle âme palpite dans les nues ; un esprit d’inertie et d’action se vautre dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Le quotidien évinça l’éternel : dans les livres on ne trouve plus ni le feu poétique ni l’air musical – que l’eau courante de l’inertie et la terre pesante de l’argutie. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | L’intérêt pour le passé permet d’entretenir l’échelle verticale de tes regards sur le temps, grâce à la profondeur de tes représentations et à la hauteur de tes interprétations. Le tête-à-tête avec le seul présent, qui devient le mode de vie dominant, ne promet que de la platitude inertielle. | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès, c'est la réduction de plus en plus de nos activités à l'inertie, la diminution du nombre de ceux qui seraient capables d'initier de vrais commencements. Plus près on est des origines, plus susceptible on est d'éprouver la honte ; les bonnes consciences résultent de la routine des pas intermédiaires. | | | | |
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| intelligence | | | L'art est dans le tracé des courbes et des surfaces ; l'intelligence, elle, est dans la recherche de points : d'inertie, de départ, d'arrivée, de mire, d'invariance. L'art est superficiel, sensible à la caresse ; l'intelligence est profonde, elle rend intelligible la sagesse. « L'intelligence, quelle très petite chose, à la surface de nous-mêmes » - Barrès - tu devrais réviser ta géométrie : sans doute, tu te places du côté du sentiment, qui se trouverait dans les gouffres, tandis qu'il n'est vrai et beau qu'en altitude, d'où il nous arrive de confondre la platitude d'avec la profondeur. | | | | |
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| intelligence | | | Est métaphysicien celui qui admet, qu'au-dessus des commencements du sensible et des finalités de l'intelligible règnent les contraintes du réel, appelées, maladroitement, l'Être. Mais dominent les adeptes des sentiers battus, des parcours, des inerties, des routines intermédiaires. À l'être poétique qui fait danser, ils préfèrent le devenir prosaïque qui ne fait que penser. | | | | |
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| intelligence | | | Toute vraie intelligence est soudaine et déracinée, c'est la bêtise qui est préparation graduelle et enracinement servile. C'est pourquoi le mot, qui est toujours soudain, a plus de chances d'être intelligent que l'idée. « L'amour lie le soudain d'une rencontre au fait, que la Beauté n'est ni logos (le discours) ni l'épisthémé (le savoir) »* - Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt, si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs, qui ne sont jamais produits par la même fibre. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit ignare et superficiel ou bien bardé de savoir et s'immergeant dans des profondeurs, on frôle les mêmes objets, on est chatouillé par les mêmes désirs, on témoigne devant les mêmes juges. Palette, qualité des couleurs, sens des contours - ces disparités-là sont mineures, seul compte l'appel de hauteur, également accessible aux béotiens et aux éprouvés, aux lestes et aux pédants, aux ricaneurs ou aux ombrageux. | | | | |
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| intelligence | | | Les coupures épistémiques surgissent dans l'espace plutôt que dans le temps, notamment dans les passages : le monde - la représentation et la représentation - le langage. Les connaissances a priori, transcendantales (« Bedingungen der Möglichkeit von Erfahrung » - Kant), non langagières, interviennent dans le premier, tandis que toute la poésie et toute l'intelligence interprétative se retrouvent dans le second. | | | | |
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| intelligence | | | L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante, qui chahute la routine. | | | | |
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| intelligence | | | Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme, pourvu d'intelligence et de bon goût, aboutit à une unité de ton ou de regard, dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis. Le système, c'est de la structuration de concepts, mais c'est l'orientation de leurs fins ou l'intensité de leurs fondements qui en détermine la valeur. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un système fermé, les structures sont irréductibles à la logique et vice versa. Mais dès qu'on s'ouvre à un nouveau langage, on peut distribuer toute logique en nombre de structures et aplatir toute structure en pures relations logiques, c'est cela, les ruptures épistémiques entre le gnoséo-morphique et le gnoséo-logique. | | | | |
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| intelligence | | | Je suis pour la dialectique de la chaîne ouverte, du pointillé. La synthèse, qui ne froisse pas mon goût des thèses parcellaires, est une synthèse ironique, jouant sur la substitution ludique de langages, tandis que toute synthèse logique est source d'un mortel ennui. | | | | |
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| intelligence | | | Le continu de la solution devrait moduler le pointillé du problème et les points de celui-ci - se dessiner en reproduisant l'étoile du mystère. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | La poésie - présenter et infra-interpréter ; la philosophie - représenter et ultra-interpréter. La poésie est un retour discret, inventé, par bonds, pour que le temps vibre (pour que « l'esprit retourne sur ses circuits » - l'Ecclésiaste) ; la philosophie - un retour cyclique en continu, l'Éternel Retour, pour que le temps s'arrête ou se métamorphose en l'être. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée attend de la philosophie – de la musique mystique et non pas la clarté logique. Toute cla-r-(-ss-)ification inaugurale est dans un mouvement de rupture, tandis que toute bonne logique ne s'applique qu'au monde monotone. Ce n'est pas le but de la philosophie, mais le contenu de la connaissance qu'on tente de définir ici. La logique a, dans la philosophie, la même place de domestique que la grammaire dans la poésie. Pourtant, cette misérable clarification logique devint le seul objet de la philosophie analytique, qui n'est pas plus passionnante que la comptabilité analytique. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | La raison se décompose en trois axes : créateur, artistique, instrumental - la rupture, l'inspiration, l'algorithme. On enlève l'art - on reste dans la platitude ; on manque de créativité - on se retrouve dans la linéarité des robots, dans l'âge de la raison instrumentale. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme, c'est l'attention que je porte à mon inertie de race (la voix irrationnelle de mon âme) et le mépris pour leur inertie de masse (la voie battue par l'habitude et le conformisme) ; il est le refus d'accorder à la seule raison l'évaluation de mes choix vitaux et le refus d'accepter le mimétisme social ; avec cette arme paradoxale de l'inertie, il est le seul à affronter et le mouton et le robot. | | | | |
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| intelligence | | | Tant qu'on reste dans le cadre d'un modèle fixe, on subit une causalité, propre à ce modèle ; le contraire de la causalité s'appelle liberté, cette rupture avec des enchaînements programmés d'événements et la création de nouvelles hypothèses (la liberté comme pure négativité - Hegel). Le libre arbitre, lui, n'est que du hasard maîtrisé. | | | | |
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| intelligence | | | Compare les parcours, que font un paysage réel ou un paysage relaté dans un livre, jusqu'à leur absorption dans ta conscience ; ce qui est flagrant, c'est que le soi relié à mes sens et le soi commandant mon cerveau sont deux êtres, qui s'ignorent : le premier, c'est la rupture, et le second - la continuité. | | | | |
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| intelligence | | | On reconnaît la présence d'une pensée par son mouvement vers des commencements (« das Hindenken zum Anfang » - Heidegger) ; son contraire s'appelle inertie - partir des commencements. L'élan auroral, le poids vespéral. La philosophie est l'art de garder l'élan, une fois un commencement touché, elle serait même « la discipline des commencements » - Husserl - « die Disziplin des Anfangs ». | | | | |
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| intelligence | | | L'intérêt du verbe être est tout de syntaxe, contrairement à avoir - tout de pragmatique. Tandis que seule la sémantique des autres, tel penser, qui mérite de fouler vos arènes. Là où, pour abattre des idoles, l'arrogante négation ne suffit plus, on fait appel à la subordination pusillanime : l'homme propose, que Dieu dispose - c'est ainsi, que, perdu dans le continu, toujours infléchi par des autres, en pli ou en labyrinthe, l'homme veut sacrer ses pointillés par la voirie céleste. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité, il n’y a pas de continuité ; il n’y a donc pas de points au sens mathématique ; l’espace et le temps réels possèdent des intervalles élémentaires, finis, indivisibles. La tortue ne pourra donc jamais défier Achille ; elle a tort de prétendre, que « notre course consiste en un nombre infini d’intervalles » - L.Carroll - « our race-course consists of an infinite series of distances ». | | | | |
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| intelligence | | | Après avoir répertorié les substances, les dieux et les natures (l'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance), la philosophie se décida, au XIX-ème siècle, à s'intéresser à la vie en tant que mystère et non pas problème ou solution. La philosophie aurait dû ne s'occuper que de ce qui n'est pas maîtrisable par le concept et abandonner le discours devenu verbiage ou répertoriage. La vie se sépare du langage fixe (décrivant l'inertie du mouvement), mais entretient des rapports secrets avec l'art mobile (chantant l'immobilité de l'invariant), jusqu'à se fondre avec lui : être artiste, c'est être vitaliste. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut être continue ; il faut l'interrompre, si l'on ne veut pas tomber dans l'inertie. Questionner, c'est tomber, miraculeusement, sur le premier mot ; penser, c'est essayer s'inspirer du mot dernier, sans le maîtriser. La discontinuité est là, tandis qu'entre les deux - la routine sans brisure, la spirale logocentrique. | | | | |
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| intelligence | | | Newton ne fait pas taire Zénon d'Élée ; le principe d'indétermination de Heisenberg est trop anti-intuitif pour réconcilier, psychologiquement, le mouvement et la position ; la convergence, support de la continuité, ne désamorce pas notre perplexité devant l'énigme du mouvement et du temps ; l'esprit est impuissant de rationaliser les premiers pas du bon sens. | | | | |
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| intelligence | | | Le véritable fond de la création n'est ni mon ambition, ni mon savoir, ni même mon talent, mais mon soi inconnu, cette passerelle invisible, qui lie mon esprit à l'âme du monde, âme que d'autres appellent être : - ce qui exige création et audace - et si cet appel devient inaudible, c'est que je devins un misérable étant, connaissant l'inertie et ignorant la création. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, l'esprit, qu'il soit systémique ou aphoristique, cherche à se débarrasser du hasard : le premier, pour chasser le hasard de l'arbre, et le second - celui de la forêt ; le premier s'occupe de continuités, le second - de ruptures ; le premier donne une idée du prix sonnant des surfaces et volumes, le second - une image de la valeur musicale des profondeurs et hauteurs. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence analytique est dans le flair des variables, qu'elle introduit dans tout arbre interrogatif. Là où un naïf ne lit que des constantes ou un superficiel ne décèle que des variables explicites, l'intelligent devine des variables muettes et, par un jeu de réécriture, crée de nouveaux langages de requêtes. « Sans esprit on ne voit que des bribes, avec un peu d'esprit - la règle, avec beaucoup d'esprit - l'exception »*** - Grillparzer - « Der Ungebildete sieht überall nur ein einzelnes, der Halbgebildete die Regel, der Gebildete die Ausnahme ». | | | | |
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| intelligence | | | Seul celui qui a de bonnes ressources propres, gagne à descendre au degré zéro de la pensée. Les autres risquent de n'exhiber ensuite que leur indigence. Mais les pires des raseurs écolâtres sont ceux qui pensent, que « qui n'a pas d'abord des sources, n'a pas ensuite d'autonomie » (Ricœur). Toutes les bonnes sources sont en toi ; si je les cherche ailleurs, je suis condamné à l'hétéronomie, que je le veuille ou pas. | | | | |
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| intelligence | | | Toute phrase peut être interprétée soit comme une requête (de l'être) soit comme une assertion (du devenir) – avènement ou événement, pensée en continu ou pensée de rupture. La science est dans le premier mouvement, et l'art – dans le second. « L'art suprême de la représentation ramène toute pensée au devenir » - Nietzsche - « Die vollendete Kunst der Darstellung weist alles Denken an das Werden ab ». | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit représente la marche de mon soi connu ; l'âme interprète la danse de mon soi inconnu. L'esprit est en contact permanent avec le monde ; l'âme ne quitte jamais ma propre conscience, façonnée par l'esprit et résumant l'essence du monde. L'interprétation est le dernier chaînon dans mes échanges avec l'essentiel (où la danse et le chant dominent) ; donc l'intentionnalité ou le souci, que d'autres placent près des choses, ne devraient pas quitter mon âme. Dans le secondaire, même l'esprit est inutile, le réflexe ou l'inertie suffisent. La phénoménologie de l'esprit ne s'occupe que du secondaire. La nature de l'esprit devrait céder à la culture de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a aucune différence notable entre les démarches subjective ou objective ; on déploie le même savoir et la même personnalité, en exhibant les états de son âme qu'en pérorant sur l'esprit absolu. La véritable différence oppose ceux qui suivent l'inertie du troupeau à ceux qui partent de leurs propres commencements de solitaires ; le talent peut sauver les premiers, les seconds comptent sur leur génie (au sens humble, comme le génie pontifical ou informatique). Tout ce que l'esprit universel peut concevoir est déjà préconçu dans l'âme individuelle. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme des commencements est le plus noble ; il s’oppose à l’imitation, à l’inertie, à l’épigonat ; mais si je réussis à faire commencement de tout pas, de toute action, de toute métaphore, je réalise l’éternel retour du même : « La doctrine de l’éternel retour est du nihilisme accompli » - Nietzsche - « Die Lehre von der ewigen Wiederkunft als Vollendung des Nihilismus ». | | | | |
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| intelligence | | | L’équivalence entre l’être et le penser, si elle existe, s’éploie, simultanément, sur trois niveaux, en fonction du degré de ma conscience et de la présence de ma liberté : mon soi organique (synapses, neurones, charges électriques – l’inertie, la conscience absente, l’algorithme préétabli), mon soi des sens (la conscience câblée, interprétant mes sensations, la réaction), mon soi de l’intellect (la conscience libre, le langage, l’action) – trois équivalences possibles, mais qui ne se ressemblent pas du tout entre elles. | | | | |
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| intelligence | | | La nature, la vie, l’art se trouvent dans le même camp ; le camp adverse, c’est l’univers mort, minéral. Celui-ci est, tout entier, dans l’inertie, dans un parcours préprogrammé ; celui-là vaut surtout par des initiations, commencements, créations. | | | | |
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| intelligence | | | La continuité de ton essence se maintient par la mémoire – pour ton esprit, par le goût – pour ton âme, par la honte – pour ton cœur. Le plus fragile – ou mobile -, c’est l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Comment se construit la parole humaine ? Pourquoi la compréhension mutuelle est si prodigieusement facile ? L’essentiel d’un discours renvoie à l’habitude, à la mémoire, à l’expérience. Ce ne sont pas des références conceptuelles (comme c’est le cas en IA symbolique), mais la statistique qui guide la génération et l’interprétation du flux langagier. Seule l’intelligence humaine, ce don divin si inégalement distribué, peut reprendre un discours, pour en apporter des justifications. Un paradoxe – l’IA neuronale, conçue d’une manière si primitive et mécanique, est, en fin de compte, parfaitement humaine ! Et si l’intelligence la plus haute commençait, justement, aux points de brisure des données statistiques ? Et l’IA symbolique est tout-à-fait inhumaine. Comme le sont, par leur origine, nos sens du Beau et du Vrai ! | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| chœur ironie | | | INTELLIGENCE : On rêve tant d'ailes intelligentes et de semelles ironiques et l'on se retrouve avec la semelle de plus en plus guidée par le sentier battu et l'aile de plus en plus collée à la bosse. Grâce à l'ironie, l'œil intelligent saura toujours extraire d'une bêtise béante une perle cachée. Et c'est toujours l'ironie qui m'avertit de la présence de pourceaux curieux de mes prodiges. | | | | |
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| ironie | | | Pour se mettre à écrire, un besoin intérieur doit naître : le sot y voit quelque chose à dire, le graphomane y ressent l'envie de dire quelque chose, l'écrivain y entend la musique qu'il tente de traduire en mots, détachés des choses et entachés de silence, tout en se méfiant des inerties. | | | | |
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| ironie | | | Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase. | | | | |
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| ironie | | | La noblesse et la vitalité d'un mot se prouvent souvent par le refus de se reproduire. | | | | |
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| ironie | | | Il y a de bonnes raisons de voir dans la peau ce qu'il y a de plus profond en nous : « Il faut dissimuler la profondeur. Où ? À la surface »* - Hofmannsthal - « Die Tiefe muß versteckt werden. Wo ? Auf der Oberfläche ». Se présenter en oberflächlich (superficiel) - une modestie rare chez ceux qui se proclament umfangreich (volumineux). On commence par ne faire que suggérer les volumes, ensuite on fuit les surfaces et on finit par dédaigner les traits au profit d'un pointillé radical. Tous remontent du fond, tôt ou tard et par de simples lois de pesanteur et de grâce, - à la surface. Ensuite, on n'y échappe que par la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Des illustrations physico-mathématiques, pour se méfier de la suite dans les idées rationnelles : le nombre réel n'a pas de voisin unique, tandis que dans le monde de la matière la continuité n'existe pas (la continuité est un principe métaphysique), le vide remplit l'espace entre particules élémentaires voisines ; si je choisis, au hasard, un point sur un intervalle de nombres réels (bien que tirer au hasard, dans un ensemble non-dénombrable, soit une chimère), la probabilité qu'il soit irrationnel vaut 1. | | | | |
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| ironie | | | De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | Tout précipité du langage aboutit à une banale fiction du continu. Il faut beaucoup d'esprit de système, pour réussir le bel effet du pointillé épitomique, du perspectivisme en archipel. | | | | |
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| ironie | | | Tout dénouement se terminant dans le néant (Nietzsche), il faudrait éviter toute continuité des nœuds et se réfugier, discrètement, dans le pointillé de l'être. | | | | |
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| ironie | | | Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme. « Les sentiments sont inventés comme les mots. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme » - Merleau-Ponty. C'est l'outil de fabrication qui nous distingue : chez les uns, c'est l'imagination, le goût, la sensibilité ; chez les autres - l'inertie, l'imitation, l'algorithme. | | | | |
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| ironie | | | L'abus de causalité : admirer le papillon, renifler la chenille, pondre un poncif. | | | | |
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| ironie | | | L'admirable parallélisme des vocabulaires philosophique et ensembliste : le rationnel ne peut pas dépasser en puissance le naturel ; le réel est infiniment plus vaste que le rationnel, il est le support de la continuité (puissance du continu), le rationnel ne se manifestant qu'en discontinu, en dénombrable ; aucune cardinalité intermédiaire n'existe entre le réel et le rationnel ; pour échapper à la linéarité, le réel a besoin d'une généralisation par l'imaginaire et donc, par le complexe. | | | | |
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| ironie | | | Pour m'élancer à l'assaut des cieux, toute échelle, même celle de Jacob, même sans marches, est dérisoire. Rien ne vaut, en matière d'ascensions, un bon altimètre pipé, au milieu de bonnes ruines, où je reste couché. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, mon élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel mes ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Vive l'e-book - enfin on navigue dans un livre, comme on naviguait sur une toile ! L'art linéaire se rétrécira encore le jour, où l'on surfera sur une musique. | | | | |
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| ironie | | | Le fragment a une chance de rendre l'être entier, la dissertation n'en a aucune. Il n'existe pas de passages continus entre la marche et la danse, la parole et le chant, entre la prose et la poésie. | | | | |
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| ironie | | | J'ai refermé sur la première page, sans retour ni regret, la plupart des livres, une fois ouverts ; je les ai nég-ligés, pas lus. L'intuition ne me désavoua presque jamais, mais j'aurais pu ne jamais lire ni Bloy, ni Sartre ni G.Thibon. | | | | |
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| ironie | | | Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers. | | | | |
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| ironie | | | Ce que j'écrivis est chimiquement inerte, physiquement neutre, mathématiquement aporistique. Je ne m'attends ni aux réactions de fusion, ni aux courants de sympathie, ni aux corollaires fraternels. | | | | |
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| ironie | | | C'est en cédant à la tentation de l'inertie qu'on tombe souvent sur la source des élans inédits. Du désintérêt pour la nouveauté jaillissent soudain des soifs intemporelles. | | | | |
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| ironie | | | J'ai de la sympathie pour la trouvaille variable des mensonges furtifs, puisque ainsi, par une négation toute mécanique, on fait un pied de nez à la recherche constante de la vérité éternelle. | | | | |
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| ironie | | | Le philosophe s'intéresse aux textes et non pas à la littérature ; il s'ennuie à mort avec le profond et avec l'intelligent ; pour tester sa faculté de débrouillage savant et tropique, il lui faut de l'aléatoire, du décousu, de l'insensé ; c'est ce qui explique la volupté des charognards professoraux à autopsier et à glorifier des déments (ou amens) et des faibles d'esprit, tels que Mallarmé, Trakl, Khlebnikov, Joyce. | | | | |
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| ironie | | | En dessinant sa vie non en lignes droites, mais en pointillé, on reste dans les avant-derniers pressentiments et évite la pénible idée du sentiment dernier : « La mort trace la dernière ligne des choses » - Horace - « Mors ultima linea rerum est ». | | | | |
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| ironie | | | Peu d'intérêt pour le procès ou le jugement. Propension à commencer par une condamnation ou un acquittement. Sans aucune envie d'enchaîner par une exécution ou un oubli d'entraves. | | | | |
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| ironie | | | La même monotonie, soit inertie soit ennui, accompagne ceux qui ne vécurent jamais un moment de grâce, d'illumination ou de conversion (comme St-Paul, St-Augustin, Dostoïevsky, Nietzsche, Tolstoï, Valéry, Wittgenstein, Heidegger). Pour avoir sa voix reconnaissable, il faut avoir entendu des voix d'inconnus. | | | | |
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| ironie | | | Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie. | | | | |
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| ironie | | | Ce ne sont ni la sagesse ni la morsure qui sont les signes les plus obvies de la présence du serpent, dans ces lignes obliques, mais ses peaux abandonnées. | | | | |
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| ironie | | | Tout récit, visant les finalités, est tronqué, tandis qu'il y a tellement de fragments, ne quittant pas les commencements, et qui sont parfaitement achevés. | | | | |
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| ironie | | | L'intelligence étant toujours à la recherche de quelques nouveaux reniements, virevoltes ou départs, le sens, ce but se profilant au bout de la vérité, ne peut compter que sur l'inertie de l'ineptie. « La bêtise demeure le refuge du sens » - J.Baudrillard. | | | | |
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| ironie | | | Le cercle ne cesse d’être vicieux, c’est-à-dire fermé et plat, qu’en découvrant la hauteur, en devenant ouvert, en se métamorphosant en spirale. Sous les coupes discrètes de l'ironie, la spirale peut être vécue comme un pointillé ou une constellation des points lumineux et libres, aspirés par la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Écrire, en se vouant à l’imaginaire plus qu’au réel, est comme ironiser, et donc ce genre d’écrivain devra s’absenter, c’est-à-dire la lumière de son soi connu devra se soumettre aux jeux d’ombres de son soi inconnu. « J’écris brièvement ; je ne puis guère m’absenter longtemps » - R.Char – car le soi inconnu ne se manifeste que dans des étincelles et s’éclipse dans une lumière continue. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’il faut reprocher aux philosophes, ce n’est pas de s’arrêter à mi-chemin, mais le fait même de se mettre en marche, au lieu de se contenter de mettre en musique leurs propres commencements. Le développement est de l’inertie commune, et les buts atteints – l’impasse individuelle. | | | | |
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| ironie | | | Selon Hegel est infini ce qui n’a pas de frontières. Le seul infini sérieux est le mathématique, et en mathématique, pour avoir des frontières, il faut de la continuité. Dans l’univers de la matière, la continuité n’existe pas ; tout y est discret ; l’ensemble des idées articulées est discret. Et selon Einstein, seule la bêtise peut y prétendre au grade d’infinie. | | | | |
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| ironie | | | Le regard est un point de vue, point impondérable, oblique, solitaire, s’opposant au poids des volumes, au poli des surfaces, à la rectitude des lignes. | | | | |
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| mot | | | Je ne songe pas à m'annexer le français, j'en suis un hôte discret, et son confort nocturne hérisse mes rêves mieux, que son hospitalité diurne ne les calme. | | | | |
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| mot | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение даёт уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| mot | | | Un mot est vraiment dernier non pas parce qu'il clôt une chaîne d'autres mots, mais parce qu'il n'a pas besoin d'un suivant. L'idéal est, qu'il soit, en même temps, la consécration du premier. Par l'humilité d'une conclusion en points de suspension recueillis. | | | | |
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| mot | | | On ne me lira jamais comme je veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax et solipsismes, esquisser des pointillés, qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « la nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « natura non fecit saltus » - on ignorait encore les quantas atomiques et les mutations génétiques - que des bonds en discontinu ! La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | Le langage s'adresse au discontinu et la vie est continue ; l'art est une vie en pointillé. Et la « continuité première de l'éden » (Mallarmé) y tourne en brisures infernales. Mais l'éden est fait d'un seul arbre, dont les brisures unifiables me sont plus chères que les brisées d'une forêt unifiée des autres. | | | | |
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| mot | | | Pour aboutir à un effet d'aimantation, ils laissent les mots se frotter entre eux. Moi, je porte en moi cette aimantation, que j'essaye de transmettre à un mot, qui n'aurait pas besoin des autres, pour exercer son attirance. | | | | |
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| mot | | | Le toucher produit le nom, le nez - l'adjectif, l'oreille - la rime, la langue - la mélodie, le regard - le verbe. | | | | |
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| mot | | | Le calembour paraît être stérile sous toutes ses formes : le sémantique - « le cœur a ses raisons, que la raison ignore » (Pascal), le morphologique - « die Eifersucht ist eine Leidenschaft die mit Eifer sucht, was Leiden schafft » (Schleiermacher), l'orthographique - « the Nature, which to them gave goût, to us gave only gout », le syntaxique - « se perdre dans sa passion - perdre sa passion » (soi-disant de St-Augustin) ou « le sceptique ne se doute de rien » (Claudel). Son inertie intellectuelle signifierait-elle sa longévité ? - « Au commencement était le calembour » - S.Beckett. | | | | |
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| mot | | | La routine et l'inertie empêchent de comprendre, qu'un discours en langue de bois ou un discours fortement métaphorique sont séparés de la réalité par un gouffre du même ordre. On se sert de sa propre invention ou de celle des autres ; le langage onirique ou le langage statistique planent à une même hauteur, c'est le propriétaire des ailes qui les discrimine. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît le vrai auteur par la place, qu'il accorde aux pas intermédiaires, aux passages entre le n-ème et le n+1-er pas, ou bien aux premier et dernier. Ou bien l'augmentation (augeo) ou bien la création (auctoritas), il faut choisir. La priorité ou la primauté. | | | | |
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| mot | | | Le mysticisme est le contraire du culte de la technique : croire que partir de la musique des mots est plus passionnant que ne tenir qu'au bruit des concepts et des choses ; la création impondérable, face à la lourde inertie. | | | | |
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| mot | | | Le Mot, tel un tenseur se réduisant à un vecteur, serait une notion dégénérée, triviale, si « le Tenseur joue dans le domaine du Silence algorithmique un rôle analogue à celui de la Notion dans le Discours » - Kojève. Heureusement, le mot sait recréer ses propres invariants, et par des transformations échappant à toute linéarité des notions. | | | | |
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| mot | | | On devrait appeler mot toute idée, dans laquelle le verbal (le style) l'emporte sur le minéral (les choses), et le vital (la solitude) - sur le social (l'inertie). | | | | |
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| mot | | | À chaque verbe modal correspond un axe conceptuel : la fidélité, le sacrifice – au devoir ; la passion, la paix d’âme – au vouloir ; la création, la puissance – au pouvoir ; le commencement, l’inertie – au valoir. | | | | |
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| mot | | | La bonne écriture, pour mieux garder sa face, gomme sa trace (sacrifice de la profondeur-pesanteur au bénéfice de la hauteur-grâce) ; elle se concentre dans la brisure du pointillé. Le désert de l'écriture hors pistes garde les mirages, ces jardins des mots, où l'on chutait, priait, expirait. « L'écriture se déplace sur une ligne brisée entre la parole perdue et la parole promise… Le jardin est parole, le désert - écriture » - Derrida. | | | | |
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| mot | | | L’usage du mot admet trois sources de ses acceptions ; statistiquement courante, étymologique, innovante. La première est banale, la deuxième – stérile, la troisième – douteuse. C’est pourquoi les relations entre les mots sont beaucoup plus fécondes que les jeux avec des mots séparés – la métaphore s’oppose à l’inertie, à la pédanterie, à l’exotisme. | | | | |
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| mot | | | On ne peut pas penser en mots, car les mots traduisent l’inertie, tandis que la pensée doit être une lutte, un style rebelle, fondé sur les concepts. La majorité des philosophes, nageant dans le verbiage, ne pensent pas, ils ignorent les relations entre le mot d’usage et le concept de représentation. | | | | |
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| mot | | | Les contraintes, que la logique exige de la mathématique, sont de la même nature, que ce que le langage impose à la poésie. Et leur résultat commun – une liberté intérieure, défiant l’inertie et le hasard extérieurs. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique, qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants. | | | | |
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| noblesse | | | Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux cordes qui ne vibrent plus ou aux flèches qui ne volent plus. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | L'art des contraintes : me rendre sourd à ce qui pourrait me mettre en route ; me faire aveugle devant ce qui voudrait occuper mon horizon ; détourner mon nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu. | | | | |
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| noblesse | | | La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer mon désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes. | | | | |
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| noblesse | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qu’on atteint par une persévérance en continu, en se faisant guider par la suite dans les idées, même profondes, et la cohérence, même vaste, manquera de grandeur, qui ne se donne qu’à l’élan vers la hauteur. « L’esprit n’atteint au grand que par saillies » - Vauvenargues. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination, lux rationis, ou dans les ténèbres d'une sensibilité, tenebrae fidei. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ». | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur et le fiel, c'est le cloaque, où aboutissent ceux qui perdent la hauteur et le ciel. « La hauteur de l'orgueil se mesure à la profondeur du mépris » - Gide - tu te trompes de règle ! La profondeur est continue et la hauteur est en pointillé. | | | | |
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| noblesse | | | Notre sympathie hésite entre l'homme qui croit, l'homme qui crée et l'homme qui crie : la foi, l'art et la souffrance ; la mystique, l'esthétique et l'éthique. À partir de ces trois dimensions, ou bien on réussit à en faire un espace électif, discret et Ouvert vers l'intemporel - la noblesse, ou bien on les projette sur la continuité, l'irréversibilité et l'ouverture au temps - l'inertie, le conformisme. | | | | |
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| noblesse | | | Toute descente vers la profondeur peut être vue en continu ; tandis que toute ascension vers la hauteur n'est que rupture, toute gradation est discrète. L'infériorité - cause de la puissance des semelles ; la supériorité - effet de l'impuissance des ailes. | | | | |
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| noblesse | | | Je dois avoir un thème musical unique, qui traverserait ma vie, rhapsodique ou symphonique, de part en part, tel un retour éternel, fusion du continu et du discret : « Il y va de l'intensité et non pas de la vie éternelle »** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| noblesse | | | À partir d'un certain niveau de dons naturels, avoir de la profondeur est question d'inertie ou de persévérance ; atteindre à la hauteur, en revanche, ne demande ni efforts de la volonté ni constructions de l'esprit ; c'est une affaire de goût, de prédestination ou de sensibilité ; l'édifice savant, solide et durable, face à la tour d'ivoire, aérienne et éphémère. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon soi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : être libre (être homme, femme, poète) n'est rien, le devenir, c'est le sommet - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts. | | | | |
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| noblesse | | | Si j'ai un tempérament créateur, je dois commencer par choisir mes points de départ. Soit je reprends le fil d'une trame, entamée par les autres, et j'y ajoute un maillon de plus ; soit je refuse cette inertie et je crée mes propres sources, en devenant ainsi nihiliste : filum – hilum – nec-hilum - nihil. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme n'est pas un système de valeurs, mais un type d'évaluateur, cherchant à se débarrasser de l'inertie collective de langage, de civilisation, d'habitude, et à se fier à l'élan, créatif et individuel. | | | | |
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| noblesse | | | La façon la plus noble de présenter les valeurs est d'en peindre le vecteur : l'origine, l'unité de souffle, le sens du regard. Laisse les orgueilleux patauger dans des tournants et les sots - dans des suites d'idées. | | | | |
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| noblesse | | | Pas de perles aux sommets, elles s'associent, hélas, avec la profondeur, au lieu de la juste hauteur. On préféra de sombres plongeurs aux lumineux anges : « Celui qui cherche des perles doit plonger en profondeur » - Dryden - « He who would search for pearls must dive below ». La crédibilité des colliers d'artisan peut-être y gagne, mais des perles sans prix d'artiste ne se gagnent qu'en hauteur, par envol et non par plongée. Les perles de la profondeur attirent surtout les pourceaux, qui ne regardent jamais le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | L'inertie des bras, des oreilles et même des cœurs porta les hommes vers l'horizontalité la plus falote, l'étendue de la terre, à laquelle je sacrifie et la hauteur et la profondeur, tel Tristan, croyant la première Iseut aux blanches mains venue, qui me fait croire, que la voile est noire et l'azur - couleur de sang. « La vie s'évalue en deux mesures : l'horizontale - 'au loin la voile blanche solitaire' et la verticale - 'le fond bleu de l'océan ou le fond azur du ciel' »*** - Prichvine - « Есть две меры жизни : одна горизонтальная : 'белеет парус одинокий', другая вертикальная : 'под ним струя светлей лазури, над ним луч солнца золотой' ». | | | | |
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| noblesse | | | Se résigner à être incomplet après l'élimination du vulgaire. | | | | |
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| noblesse | | | Aucun bel et noble commencement ne servit de message fondateur. Les fondements, ce sont déjà les fins bien tracées. Toute l'énergie du bon commencement doit se concentrer dans l'élan initial, en mode discontinu, et son interprétation doit appartenir aux yeux de l'interprète et non pas au regard de l'auteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'espérance organique est dans la noblesse des commencements ; qui veut la trouver au-delà, risque de la confondre avec l'inertie mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | Une bonne philosophie : la noblesse des questions, l'ironie du raisonnement, la fierté ou/et l'humilité des réponses. Le spinozisme : l'inertie des questions, la fausseté du raisonnement, la mécanique arbitraire des réponses. La phénoménologie : la logorrhée des réponses, l'apparence de raisonnement, l'insignifiance des questions. | | | | |
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| noblesse | | | Le mode énumératif, en épluchant des catégories ou en échafaudant des faits, résulte en même ennui, celui de tout discours, savant mais dépourvu de beauté, sur l’essence ou l’existence ; seuls la noblesse et le style sont capables de donner de la hauteur à l’essence et de l’ironie à l’existence, pour échapper à la banalité, à l’inertie, au hasard. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est grand suivit le même chemin qu’avait suivi, jadis, ce qui est banal ou insignifiant – tout s’enveloppa d’un vocabulaire figé, inertiel, répétitif, tout est préfabriqué, dans vos têtes et vos veines. « Non seulement nos idées, mais nos souffrances mêmes, nous les vivons toutes faites » - Dostoïevsky - « У нас не только готовыми мыслями, но и готовыми страданиями живут ». | | | | |
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| proximité | | | Il est dans la nature du vivant de hurler de douleur à la lune. L'oreille n'a que faire avec ces messages, mais son inertie nous pousse à la tendre vers le chaos du firmament et à relever de faux échos. C'est cela, la foi - le miracle d'une réponse dans un vide certain. | | | | |
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| proximité | | | Un autre nom de hauteur est maîtrise du hasard. Le hasard est l'inertie du voisinage. Se méfier même de rencontres altières. Ne communiquer qu'avec l'intouchable. « Que tu aies toujours, dans ton jardin, un arbre interdit, et dans ta vie - quelque chose, que tu t'interdises de toucher »*** - Chesterton - « Always have in your garden a Forbidden tree. Always have in your life something that you may not touch ». | | | | |
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| proximité | | | Dès qu'on cherche à définir l'infini, l'intuition humaine change de nature et tend vers le divin. Dans le fini, tout est humain et même mécanique. « Tout ce qui finit est trop court » - Cicéron - « Nihil diuturnum est, in quo est aliquid extremum ». Arrête-toi donc à l'avant-dernier pas. Pour appuyer l'ampleur du pas premier, dis-toi, que tout ce qui commence est trop long. | | | | |
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| proximité | | | Le chemin de croix n'est pas droit. Tandis qu'aux yeux du sot tout chemin avouable et, surtout, le sien est droit. | | | | |
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| proximité | | | L'éloignement d'avec le saisi, la proximité d'avec l'insaisissable - c'est à ce prix qu'on module la continuité du vol par la discrétion de la flèche immobile. | | | | |
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| proximité | | | L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés. | | | | |
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| proximité | | | La différence entre le bon et le pur, entre le beau et le sublime, entre le vrai et le sacré : la continuité de l'échelle des premiers et les ruptures ou le pointillé dans la vision des seconds. | | | | |
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| proximité | | | Remarques d'après le goût de Zénon : dans la réalité, on peut toujours trouver la chose la plus proche d'une autre, tandis que la continuité mathématique implique, qu'il est impossible de désigner deux éléments différents, qui se touchent, - à la noblesse discrète du réel correspond la noblesse continue de l'imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | Croire, c'est la volonté de joindre deux bouts de la chaîne, que la raison échoue à réunir. C'est aussi le vœu pieux des philosophes professionnels - garder présents à l'esprit deux termes de l'alternative, s'interdire toute forme de l'énerguménite. Croire, c'est aussi agiter les encensoirs ou polir les chaînons et oublier jusqu'à l'existence de chaînes. | | | | |
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| proximité | | | Le nihilisme : me méfier de l'inertie, chercher le rythme, le point zéro, la source ou l'origine de mes sentiments et pensées. C'est la facette divine de l'homme, la facette purement humaine se trouvant dans l'enchaînement, la suite, l'accroissement du temporel, au détriment de l'éternel. La définition médiévale du nihilisme, qui en affuble ceux qui pensent, que l'hypostase humaine du Christ n'est rien, me paraît être étonnamment percutante. | | | | |
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| proximité | | | Ceux qui pensaient, que Dieu marchait toujours en ligne droite, ne pouvaient pas encore savoir, que la pesanteur doit dévier la lumière et la grâce peut dispenser de continuité et bénir le pointillé. La pesanteur, c'est une loi lisible ; la grâce est Loi invisible. St-Paul les distingua bien dans Agar et Sara, dans une liberté en chair, d'un esprit fortuit, et un esclavage cher, de l'Esprit gratuit. | | | | |
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| proximité | | | Au pays des fantômes, tels que prophètes, anges ou messies, la règle du plus court chemin ne marche pas ; tout y est discret et oblique. Pour une fois, la Bible a raison : « Aux yeux de l'insensé, son chemin est droit ». Aux yeux du sensé, le hasard, la fatalité et l'attraction des étoiles dévient tout chemin visible et le transforment en un pointillé lisible. On ne voit pas les mystères de Dieu, on les lit. | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | De quoi ou de qui pourrais-je me réclamer ? Je sens la distance avec tout et avec tous. Une singularité, un point de discontinuité, une planète unique autour d’une étoile unique, la mienne. | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut peindre la douleur avec de l'encre sympathique ; sous une lumière retrouvée on devrait deviner des traits et caractères sans déchirure. | | | | |
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| souffrance | | | Entretenir intact un découragement sans faille, redoubler de signes d'abandon, ne pas se débander dans la poursuite de l'inutile démoralisateur. | | | | |
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| souffrance | | | Tout avis, même le plus extravagant, peut être attribué à une émanation grégaire. L'esprit de suite dans les idées accentue cette tendance. « La pensée libre est sacrifiée pour la suite dans les idées » - Chestov - « Последовательности приносилась в жертву свободная мысль » - puisque la pensée, contrairement à la création, peut être libre. C'est par des vides dans mes pointillés que j'affirme le mieux mon originalité. Ourdir et lier - travail de fourmi ; lui opposer - planer, m'immobiliser, me suspendre au-dessus du point zéro de l'indéveloppable. | | | | |
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| souffrance | | | La meilleure source d'une morale : la dérangeante certitude qu'un être, plus subtil que moi, souffre plus que moi pour cause d'injustice. L'incrustation, c'est, aujourd'hui, l'opération de survie par excellence ; comment s'étonner, que les meilleures perles y échouent ou s'y refusent ! | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui n'est qu'à moi ne peux être que déchirure ; et ils veulent que, de ma coupure opaque, je n'exhibe que la couture transparente. | | | | |
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| souffrance | | | Pour accepter la musique de la vie, que chantent, authentiques, les sirènes, mon ouïe doit supporter tant de souffrances, de ces sombres contraintes, sans lesquelles mon étoile n'aurait peut-être pas eu tout son éclat. Mais tant d'adorateurs de caps en continu cherchent à me dévier de mes constellations, et me conseillent de boucher les oreilles. L'utopie, minable, c'est le bon havre ; la musique, c'est la réalité, profonde et intense. « La vie est faite de sauts entre les faits et les rêves ; entre les deux - aucun havre » - Tchaïkovsky - « Жизнь есть чередование действительности с грёзами - пристани нет ». | | | | |
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| souffrance | | | L'agonie d'une espérance sur le déclin ou l'extase d'un désespoir montant, ces chassés-croisés chiasmiques exigent des tempéraments opposés et, pour les peindre, même des talents opposés : des traits mélancoliques tout en ruptures ou un ton sanguin en continu – l'art des crépuscules ou l'art des aurores. | | | | |
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| souffrance | | | Ni notre continu ni nos pointillés ne reproduisent rien de fidèle à l'essence du monde ; et nos inquiétudes viennent de cette séparation et non pas de nos lacunes ou de nos imperfections. Notre intranquillité est belle, car ce gouffre ou ce vide fatal dans nos connaissances est fait pour résonner et bouleverser notre âme ; l'esprit, qui est fait pour raisonner, cherche le continu monolithique, avec, en prime, une paix d'âme, et finit par nous enlaidir. | | | | |
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| souffrance | | | Les paradoxes acérés tendent à laisser de profondes entailles. Cependant, je devrais être coutures plutôt que coupures, rhaps-odie plutôt que par-odie, liaison plutôt que lésion. Les plaies sont de la cervelle, le baume - du cœur. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance : le Bien individuel ne trouvant plus de traductions ni en gestes ni en paroles ni en regard ; le Beau d'élite devenant insipide et perdant toute appétence ; le Vrai collectif étouffant toute illusion, toute consolation, tout rêve. Son contraire : l'assurance du bien, l'inertie du beau, la paix du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur creuse l'âme, et le bonheur la soulève. Ça fait beaucoup de vide, dont profitent la platitude, l'inertie ou l'indifférence. | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchèrent à rabaisser l'angoisse à l'état de souci et terminèrent, par inertie, dans la routine. Les ruines, cette maison ouverte de l'angoisse et de l'enthousiasme, se modernisèrent, pour devenir morne maison aseptisée du calcul. La nuit ne devient claire que grâce au néon. | | | | |
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| souffrance | | | L’inertie d’esclave le rend calme, le commencement d’homme libre le rend inquiet. On comprend le conformisme des chercheurs de la paix d’âme. « La liberté engendre l’angoisse, le refus de la liberté apaise la souffrance » - Berdiaev - « Свобода порождает страдание, отказ же от свободы уменьшает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Le cours de la vie a deux moteurs – l’inertie ou le commencement ; on échappe au premier et passe au second par une concentration initiale et personnelle. Deux fonds, en face, s’y prêtent : soit le temps qui me paralyse par la peur, soit l’éternité qui me libère par l’angoisse. Même le commencement est composé donc de deux moments : les ténèbres de la première pensée et la lumière du sentiment final. Et mon moi s’y incrustera en ombres. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie du Bien – l’élan, ne touchant aucune cible ; la tragédie du Beau – l’élan, perdant de sa hauteur, la chute. La plus vivable des tragédies est celle du Vrai – l’élan, dont on vient de découvrir la source, l’inertie. | | | | |
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| souffrance | | | L’une des sagesses de la vie : savoir maintenir continu l’axe qui va de la sensation la plus forte, la douleur, à la plus faible, l’espérance. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'est jamais vivante. Dès qu'on laisse entrer la vie (la réalité), dans un modèle (dépositaire de vérités), une rupture épistémique (dans le langage ou dans le modèle) éclate, et un nouveau système de vérités s'installe. La vérité est monotone, intemporelle, sans mouvement vital (la vérité est cadavérique - Hegel - leblose Knochen eines Skeletts) : « En logique, nul mouvement ne doit devenir, car le logique ne fait qu'être »** - une étonnante rigueur technique de Kierkegaard. | | | | |
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| vérité | | | L'ironie dessinant la courbe des vérités : le courage, pour rompre la continuité ; la modulation, pour passer d'une brisure à un souple pliage. Ne pas se plier sous un monde visible, plier un monde invisible. | | | | |
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| vérité | | | Tout le charme des vérités est dans leurs habits. Quand on le comprend, on n'est plus obsédé ni horrifié par leurs grâces évanescentes ni rides naissantes ; dans la haute couture on apprend surtout l'art de coupures. | | | | |
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| vérité | | | La chimère pseudo-philosophique de néant n'a rien à voir avec le nihilisme : le néant n'est qu'absence d'éléments d'une recherche, il est un résultat vide, une finalité sans contenu, mais compatible avec la vérité tandis qu'un bon nihilisme est tout entier dans la trouvaille initiatique de nouveaux commencements, en contradiction avec l'inertie des autres. | | | | |
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| vérité | | | La science a deux objets de recherche : traquer la vérité dans un modèle monotone ou briser la monotonie en améliorant le modèle. L'art ne peut avoir que la seconde de ces ambitions ; mais la plupart des artistes s'imaginent naïvement poursuivre la première. | | | | |
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| vérité | | | C'est l'inertie ou le hasard qui se trouvent à l'origine de la plupart des vérités d'aujourd'hui. Et puisque ceux-là sont les adversaires les plus inconciliables de l'art, l'artiste devrait rester indifférent à la quête de vérités. | | | | |
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| vérité | | | La vie est suite continue d'événements ; l'événement est ce qui modifie une base de faits ; la seule bonne logique est monotone, hors du temps, sans événements, - vous comprenez maintenant, pourquoi toute vérité est squelettique. Le temps est incompréhensible, puisque comprendre, c'est suivre une bonne logique. « C'est dans la rétroaction de l'événement que se constitue l'universalité d'une vérité ; l'intervention est le nœud de toute théorie du temps » - Badiou - il en est même l'aporie. | | | | |
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| vérité | | | La vocation des vérités est de nous faire calculer, froidement ; celles qui nous font pleurer, chaudement, perdirent depuis longtemps leur pouvoir lacrymogène. « Seules nous mènent les vérités, qui nous font pleurer » - Barrès. J.Jaurès te reprochait de ne garder que la cendre de ces vérités et non pas leur flamme. Les plus connues de ces meneuses des pleurs s'appellent, aujourd'hui, taux d'imposition, crédits préférentiels, plans d'urbanisation. Mais il faut reconnaître : aucun rêve, c'est à dire aucun mensonge, ne fait plus pleurer le contribuable ou le consommateur. En particulier, parce qu'on n'aime plus des impasses, ces seuls lieux où circulent encore des rêves gratuits. | | | | |
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| vérité | | | Les faits sont des vérités premières. L'erreur première est le refus de la seconde vérité, l'inertie, l'incapacité de modifier les faits, l'inaptitude au (re)commencement, aux nouvelles apories vitales. | | | | |
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| vérité | | | On peut vaciller entre deux mensonges, mais entre deux vérités il faut choisir soit un langage soit un modèle, pour rester avec une seule d'elles, en tant que métaphore ou en tant que concept. Il n'y a pas de discontinuités sur les courbes du vrai ; ce qu'on prend, admiratif, pour de l'oscillation, est un prosaïque ancrage dans une vérité médiane. | | | | |
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| vérité | | | Créer de nouvelles vérités dans un ancien langage est une tâche devenue, de nos jours, triviale. Jouer avec les quantificateurs, connecteurs, négations, sans avoir changé les règles du jeu, est de la routine et non pas de la pensée. « Penser, c'est dire non » - Alain – le misérable porte au pinacle une opération syntaxique banale. Même si l'on nie soi-même, c'est toujours de l'inertie. | | | | |
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| vérité | | | N'importe qui connaît ce sage et plat conseil : « Avant toute chose : soit vrai à toi-même » - Shakespeare - « This above all : to thine own self be true ». On en abuse, pour garder sa fichue ligne droite. Savoir se lover en pointillés, se falsifier, pour dénicher un nouvel égarement, est plus urgent pour qui se cherche. | | | | |
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| vérité | | | Sur la voie monotone de l'être s'établissent des vérités tautologiques ; sur la voie du devenir, la monotonie est brisée par un nouveau langage, prometteur des vérités imprévisibles. | | | | |
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| vérité | | | Une étrange attirance qu'exerce le mot vérité sur ceux qui n'ont jamais pratiqué la logique. L'inertie verbale dictant le choix de leurs mots, ils portent une vague conscience de proférer à chaque instant des contrevérités et ils nomment vérité ce béat et fantomatique contraire du mensonge. | | | | |
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