| intelligence | | | Ce livre a bien une ambition philosophique : primo, je voudrais qu'un cœur noble (donc, angoissé) y trouvât de la consolation dans mon affirmation de la gratuité divine du bon et du bien ; secundo, je voudrais qu'un esprit noble (donc, universel) y trouvât de l'intelligence humaine, qui est dans la maîtrise des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Toute bonne philosophie doit inclure les trois facettes kierkegaardiennes : l'éthique, l'esthétique, la mystique. La mystique, pour vénérer, plutôt que savoir ou prouver. L'esthétique, pour admirer, plutôt que narrer ou développer. L'éthique, pour aimer, plutôt qu'ordonner ou obéir. La mystique s'occupera du langage, de ce dépositaire du vrai. L'éthique et l'esthétique se dévoueront à la consolation de l'homme en détresse, en créant l'illusion d'une profondeur du beau ou d'une hauteur du bon. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie ne devrait se dédier ni à l'explication du monde ni à sa description, mais à la défense de la musique, pour consoler l'homme ou pour faire aimer la vie, à travers un langage métaphorique. Deux tâches, la première a pour partenaires – la religion et l'art, et la seconde – la science. La science s'occupe de deux choses – du langage et du sens. « L'art n'a que deux thèmes : l'appel et la consolation » - Iskander - « У искусства всего две темы : призыв и утешение » - l'appel étant une consolation, il y aurait encore moins de thèmes. | | | | |
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| intelligence | | | Au sommet (mystique) de la philosophie, s'ouvrent deux versants : l'éthique et l'esthétique, la vie ou l'art, la consolation ou le langage, la mélancolie ou la tragédie, la noblesse ou le style. L'angoisse et la pitié aristotéliciennes tapissent le premier, la volonté de puissance nietzschéenne permet d'accéder au second. | | | | |
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| intelligence | | | L'informatique maîtrise les notions d'objet, de relation, d'attribut, de contrainte, épuisant entièrement la métaphysique aristotélicienne des substances, des essences, des existences, des accidents ; l'informatique dispose d'outils de représentation sujet-objet et de logiques souples, qui n'ont rien à envier à la philosophie transcendantale kantienne. En philosophie, il est temps d'enterrer la plate métaphysique et la logorrhée transcendantale ou phénoménologique, pour se consacrer à la hauteur des consolations de l'homme et à la profondeur de ses langages. Oublier les coutures des preuves, se pencher sur les coupures des épreuves. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est la promptitude et la maîtrise pour sauver le plus défaillant des trois protagonistes : l'intelligence, le langage, la sensibilité. Ce qui est infiniment plus élastique que la vue bien bornée et partiale de Wittgenstein : « La philosophie est une lutte contre la manière, dont le langage ensorcelle l'intelligence » - « Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unseres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache » - la philosophie, au contraire, est la fusion avec le langage, la confiance faite au langage, au détriment de la réalité et de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Les échéphiles, humiliés par la machine, se consolent, en se mesurant les uns aux autres. Mais que vont devenir les mathématiciens, le jour, où la logique mathématique sera parfaitement modélisée par la machine, qui maîtrisera l'espace (géométrie), le temps (analyse) et leur représentation (algèbre) et qui saura formuler et démontrer des théorèmes ? Les médiocres se requalifierons en programmeurs ou comptables, et les meilleurs retourneront à la poésie, qui fut à l'origine de la science. | | | | |
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| intelligence | | | Dans une vraie philosophie, c'est à dire salutaire ou spirituelle, le savoir ne joue qu'un rôle purement décoratif, le maintien d'illusions, qui consolent ou séduisent, étant la fonction principale du philosophe. Aristote, qui traite la sophistique de sapience illusoire, ne se doutait pas, à quel point l'ironie renverse son docte jugement. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'une pose (posture/position) philosophique, le premier réflexe est d'en imaginer le contraire ; c'est ainsi que l'on comprend l'insignifiance d'un regard, qui aurait pour centre l'être, la matière, la vérité, la liberté, et l'on finit par reconnaître que l'opposition la plus intéressante est entre la poésie et la prose, la consolation et la conviction, la musique et le bruit, l'abstrait et le concret, le commencement et le résultat, l'élégance artificialiste et le naturalisme béat ; et cette opposition est symbolisée le mieux par le sophisme et le cynisme. Platon, Pascal, Nietzsche, face à Diogène, Hume, Husserl. Curieusement, les seconds triomphent en pratique, tandis qu'en paroles sont proclamés vainqueurs - les premiers. | | | | |
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| intelligence | | | La méthodologie mathématique en philosophie n'a jamais rien produit d'appréciable ; la consolation ou le langage ne se traitent bien que par des métaphores. Le témoignage - les trois profanations des démarches (pseudo-)mathématiques : l'analytique aristotélicienne, la géométrie spinoziste, l'algèbre kantienne. | | | | |
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| intelligence | | | Le côté poétique des questions philosophiques les laisse souvent prendre pour religieuses, ce qu'elles ne sont que dans la recherche de consolations, ce premier chapitre philosophique, le second étant la musique des rapports entre la réalité, la représentation et le langage. Orphée semble être la figure la plus emblématique de cette philosophie. Il n'y a donc pas une, mais deux philosophies premières : l'éthico-religieuse et l'esthético-scientifique. | | | | |
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| intelligence | | | Les axes, qui polluent la scène philosophique, et sur lesquels dominent la grisaille et la stérilité : essence - existence, vérité - apparence, objectif - subjectif, vital - conceptuel. Les deux seuls axes, dont aurait dû s'occuper la philosophie : caresses verbales et musicales, apportant de la consolation à l'homme angoissé, et des réflexions sur le rôle du langage, pour traduire nos frissons ou nos intuitions. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | En visant les aboutissements de la vie, la philosophie se retrouve sur des sentiers battus ; en se limitant aux parcours, elle ne porte que la technicité de l’art ; seule la hauteur des commencements lui confère un statut de noble consolatrice, nous attirant vers les firmaments et nous libérant du prurit des horizons communs, le natif l’emportant sur le votif. L’art personnel rejoignant la vie universelle. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme, qui, dans ses réflexions, réussit à se débarrasser des deux thèmes parasites que sont la connaissance et l’être, devient, presque mécaniquement, philosophe. Le bavardage sur l’être profane la plus belle faculté du langage – le laconisme dans la noblesse ; l’obsession par les connaissances fantomatiques dévie notre générosité de sa fonction première – consoler les inconsolables. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ajoute de l’inconnu à une représentation ; la poésie découvre de l’inattendu dans une interprétation. Et la philosophie, qui est leur fusion, devrait en faire un système, qu’un informaticien austère appellerait système de gestion de bases de connaissances ; la pensée y pencherait sur la consolation, et la poésie s’y affirmerait en tant que triomphe du langage libre. | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | L’infini pénétra en mathématique presque au même moment qu’il quitta la philosophie, ce qui libéra celle-ci de tant de faux géomètres. De même, les élégantes structures algébriques ridiculisèrent l’ontologie. De deux seuls sujets d’une philosophie non-charlatanesque, consolation et langage, le premier attend ses algébristes d’interprétations et le second – ses analytiques de représentation. La partie est loin d’être gagnée. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie n’a rien d’une science, puisqu’elle n’a ni objets ni méthodes ni outils consensuels ; toutes les sciences sont collectives, mais la philosophie, c’est la proclamation d’une personnalité, de ce Qui despotique et unique, maîtrisant le haut Comment du langage et le profond Pourquoi de la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est possible, légitime et utile, car la consolation par le prêtre se profane par son ésotérisme, les théories du linguiste n'éclairent en rien le miracle du langage, les abstractions du scientifique ne s'élèvent pas jusqu'au miracle de la matière. Le philosophe est serviteur du miraculeux naturel et poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Je refuse de gaspiller le beau terme d’Universaux pour l’attacher aux vétilles telles que blancheur. Je le réserve à la triade divine – le Bien, le Beau, le Vrai, qui touche tout homme, mais doit servir de base pour une bonne philosophie, s’articulant autour de la consolation et du langage. La noblesse, dans l’élaboration de consolations, découle de l’axe, allant d’une mélancolie à la tragédie et créé par la fatalité du Bien, de plus en plus inaccessible, et du Beau, dont le vertige faiblit. L’intelligence du regard sur le Vrai est déterminée par le rôle qu’on y accorde au langage en tant qu’intermédiaire logique entre la réalité et la représentation. Cette philosophie est donc rencontre d’une noblesse et d’une intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace, abstrait et figé, s’incruste l’être ; dans le temps, incompréhensible et limité, se déroule le devenir. L’espace nous effraie et le temps nous tue – d’où la recherche de consolations, pour nos actes trop nets et nos rêves trop diaphanes. L’espace réveille notre intelligence et le temps peaufine notre talent – d’où le besoin de couleurs et de mélodies, le souci du langage. Toutes les bonnes raisons de faire de la bonne philosophie sont là. | | | | |
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| intelligence | | | L’art, c’est la maîtrise des langages, et la vie, c’est la quête des consolations – ces deux soucis correspondent exactement à la vocation d’une bonne philosophie. « La philosophie devrait être une épice discrète de l’art et de la vie »*** - Pasternak - « Философия должна быть скупою приправой к искусству и жизни ». La philosophie est l’art langagier du rêve consolateur ; tous les autres arts portent sur la réalité. Et B.Pasternak a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la philosophie, visant le savoir, l’être, la vérité, la liberté, est finie, morte et doit être ensevelie, avec plus de ricanements que de contritions. Et vive la jeunesse de l’Intelligence Artificielle, qui, sur ces sujets, toujours à l’état vierge, formulera des avis autrement plus profonds, élégants et opératoires. Comme le roman se substitua aux commérages oraux. L’IA partagera avec la philosophie la réflexion sur le langage et ne laissera aux philosophes que l’exclusivité de la recherche de consolations, à cause de nos rêves agonisants. | | | | |
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| intelligence | | | Avec ces deux images, l’Idée et le Bien, Platon trace bien les contours exhaustifs d’une vraie philosophie non-bavarde. Dans son style parabolique, l’Idée n’est qu’une référence au langage créateur, et le Bien n’est qu’une consolation d’un homme désespéré. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce que la volonté basse ? - l’avidité du pouvoir, de la force – le pessimisme intelligent et passager - l’esprit. Qu’est-ce que la volonté noble ? - l’élan vers ton étoile, la consolation par ta faiblesse – l’optimisme d’un rêve d’éternité - l’âme. « Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » - R.Rolland. | | | | |
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| intelligence | | | L’écriture est faite de jugements et de métaphores. Chez Nietzsche domine la métaphore, et chez Valéry – le jugement. Moi, j’en cherche l’équilibre ; Cioran le trouve dans une ténébreuse gnostique ; je le veux consolateur, réconciliant l’inquiétante réalité du Beau avec le paisible rêve du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne philosophie devrait mettre en relief l’essentiel d’une vie d’homme et s’articuler autour de l’axe réalité – rêve. Ne pas s’attarder sur l’aspect socialo-économique de la réalité ou futuro-idéologique du rêve. Donc, non au vitalisme de fond et au verbalisme de forme. Le réel prenant une coloration tragique, le premier souci de la philosophie devrait être d’y apporter de la consolation. Le rêve, englobant les extases et les connaissances, se matérialise dans des langages, offrant une hauteur d’expression ou une profondeur de compréhension, - l’art ou la science. La place du langage est le thème le plus occulte dans la philosophie académique aussi bien qu’en linguistique. | | | | |
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| intelligence | | | Adoucir la souffrance par un rêve astral, affermir la noblesse par une sagesse verbale – tels sont les plus grands thèmes d’une haute philosophie. « La philosophie n’est autre chose que la compassion et la sagesse »*** - Dante - « Filosofia non è altro che amistanza e sapienza ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour émettre une pensée, l’esprit ne doit pas être seul : le cœur et l’âme devraient y participer ; le premier – pour ennoblir le fond, la seconde – pour polir la forme ; toutefois, ceci n’est jouable qu’avec ceux qui ont un cœur qui crie la douleur et une âme qui crée la consolation ; chez les autres, on bâillonne le cœur et piétine l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | La cécité et la misère de la philosophie académique se révèlent dans ces deux exemples : elle ne voit de mystère ni dans la matière ni dans l’esprit ; elle n’entoure de mystères que ce qui est banal, trivial, plat – le non-être, le néant, le rien, l’ensemble vide (le seul apport philosophique au thème d’existence aurait dû être l’objet et la thérapeutique de la consolation). Et, comble d’imposture, cette philosophie le fait dans le culte d’un savoir, qu’elle ne possède jamais (comme le vouloir et le pouvoir – non plus). Arythmie des mots, anémie des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse est l’art de savoir à quelle désespérance nous devons apporter de la consolation. Moins on songe aux plaies du corps et plus on se penche sur les saignées des rêves, plus sage on est. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience humaine se compose de deux domaines – la réalité à résumer en théories et le rêve à mettre en musique – l’enthousiasme et la mélancolie, qu’entretiennent le langage et la consolation, les seuls sujets, dignes d’une philosophie de profondeur ou de hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza cherche à cerner la consolation, et Wittgenstein – le langage. Deux tentatives ratées, puisque l’un ignore la place de la tragédie dans le rêve et l’autre – celle de la représentation dans le discours. | | | | |
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| intelligence | | | L’éternel retour nietzschéen, ce sont les retrouvailles avec le même rêve. Rêve fuyant, donc il s’y agit bien d’une consolation. Ce n’est pas à la réalité (l’être figé) que s’applique sa volonté de puissance, mais à la représentation (le devenir créateur), d’où son souci permanent du langage. Depuis Héraclite, Nietzsche est le dernier vrai philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe ne possède, en même temps, l’intelligence et la noblesse. Pourtant ce sont les seuls deux états, d’esprit ou d’âme, indispensables pour pratiquer une philosophie, à la fois profonde et haute, pour décortiquer le langage ou relever la consolation. | | | | |
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| proximité | | | Les convictions sont presque l'antithèse de la liberté : elles remplissent, en nous, ce vide salutaire et indispensable, dans lequel Dieu aurait pu agir. | | | | |
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| proximité | | | S'est-il passé quelque chose de surnaturel, à un moment bien connu, au mont Sinaï, à Bethléem, à Médine ? La seule question sensée, à adresser à la foi du charbonnier. Tout le reste relève de la poésie, qu'elle ait une coloration eschatologique, mystique ou rituelle. Les questions de la création, du mal, de la liberté, du salut n'ont aucun rapport avec les religions populaires. Rien ne se révèle dans ni par l'Histoire. Dieu n'imprime en nous sa présence que s'Il ne s'exprime pas : « Dieu est une parole inexprimée » - Maître Eckhart - « Gott ist ein unausgesprochenes Wort ». | | | | |
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| proximité | | | Ce chapitre doit son titre au pouvoir prochain de Pascal. Cette anti-grâce inefficace interdisant au mystère (la foi, l'amour) de s'interpréter en problème (la prière, le sacrifice), et au problème - de se réduire à la solution (le rite, la fidélité). En plus, ce fut la métaphore centrale de Hölderlin, qui dans la tension proche - lointain voyait les mêmes ressorts que dans péril - salut. | | | | |
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| proximité | | | Pour prier Dieu, il leur faut bâtir une église, donc, agir, renoncer à la prière, mais l'action, c'est le diable, la transaction. « Où Dieu bâtit une église, le diable y ajoute une taverne » - proverbe allemand - « Wo Gott eine Kirche baut, baut der Teufel eine Schenke daneben ». Parce que ce qui aurait dû n'être que quatre murs d'un homme libre et solitaire se transforme en foire d'esclaves. « À voir comment ils croient en Dieu donne envie de croire en Diable » - Klioutchevsky - « Смотря, как они веруют в Бога, хочется уверовать в чёрта », d'autant plus que le diable, semble-t-il, a ses propres anges, que le Sauveur voue, toutefois, à l'enfer comme le diable lui-même. | | | | |
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| proximité | | | Brandir la vérité autour d'un événement (l'Incarnation, la Résurrection), d'une idée (la Création, le salut, la présence divine), d'une écriture (l'inspiration) - mais ce ne sont que des images, dont les seules déductions (par défaut !) sont des rites verbaux, gestuels ou sociaux. Toute atteinte à la vérité ne peut être que grammaticale et ne mérite pas ton panache. Le Verbe ne connaît pas de grammaire, donc Il ne connaît pas de valeurs de vérité. À propos, le nom de Dieu fuirait même la morphologie lexicale ! | | | | |
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| proximité | | | Ce qui soulage fut toujours préféré à ce qui sauve. Le désenchantement moderne est, qu'aucun salut n'enchante plus personne. La magie naturelle, se reflétant dans l'âme, fiche le camp, puisque la seule interface avec le monde se loge désormais dans la cervelle, tandis qu'un monde enchanté est celui, où se sent chez elle l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Omnis moriar signifie que, sans ton visage, tes rimes et rythmes sont dépourvus de sons et de sens. Deux réactions possibles : réduire tes frissons aux harmoniques communes calculables ou n'y mettre que ton visage. Mais non moriar omnis (Horace) rend sensée la consolation : « Pour un vivant, je ne vois rien de plus précieux que ce qui l'aide à ne pas mourir en entier » - R.Debray. | | | | |
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| proximité | | | Dès que je me sens touché par le salut, s'ouvre aussitôt, béant, le chemin de ma perte ; mais si j'accepte la perte comme mon destin, je sens l'attouchement du salut - c'est cela peut-être l'impossible répétition, l'éternel retour, l'incertain purgatoire. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est mort, puisque l'homme apprit la sage parole et désapprit le chant fou : « Dieu serait l'excitation et la terreur de la folie humaine »** - Nietzsche - « der Gott wäre der entzückte und entsetzte Wahn der Menschen ». La poésie, la musique, le rêve ne sont que des folies nous sauvant de la solitude ; Dieu, c'est l'impossibilité de la solitude du chant ; tandis que ni la parole, ni même le cri, ne m'ouvrent plus à l'écoute divine. Non, Dieu du chant, de l'intensité, qui n'est pas la force, ce Dieu n'est pas mort ; s'Il l'était, je serais condamné au soliloque ; une sensation impossible pour tout créateur de mélodies. | | | | |
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| proximité | | | Le Sauveur promit de se joindre à toute réunion de deux à trois fidèles, convoquée en Son nom ; se refuserait-Il à tout attroupement ? Et le solitaire, adorateur de l'innommable, ne mérite-t-il jamais une sainte Visitation ? | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être : Verbe - pour l'esprit, Amour - pour le cœur, Musique - pour l'âme et Caresse - pour le corps. Un corps, voué à la déchéance, a plus besoin de consolation que l'âme immuable : « Dieu n'est pas une exigence de l'âme, mais du corps » - R.Debray - l'esprit et l'âme se chargeant d'anesthésies ou d'euthanasies. | | | | |
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| proximité | | | Pour amortir le choc écrasant de nos misères rationnelles, le Créateur imagina une consolation irrationnelle – la création humaine. Mais quels en sont les vrais raisons, motifs, moteurs ? Deux réponses sont les plus répandues - pour le salut de mon âme ou pour accomplir une mission confiée par autrui, par l'au-delà, par devoir. La première est futile, symptôme de graphomanie, mais la seconde n'est pas plus glorieuse, non plus, puisqu'elle suppose une mimésis, à la place d'une poïésis. | | | | |
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| proximité | | | Dans trois sphères l'homme vit des débordements d'images, ne trouvant pas assez de justifications dans le réel : le bien, la souffrance, le rêve ; c'est, peut-être, l'origine principale de l'image de Dieu qu'il se forgea : l'amour, la consolation, le mystère. | | | | |
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| proximité | | | On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Et si Dieu, lui-même, manquait d'assurance et, à l'image de l'homme, était aussi fragile que lui ? Et la grandeur d'un philosophe serait d'apporter à l'Un ou à l'autre, - de la consolation vibrante et non pas une infâme paix ? | | | | |
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| proximité | | | Toute consolation est un mirage, c'est pourquoi les anachorètes du désert réussissent le mieux cet exercice. « Pour les incrédules, leurs œuvres seront comme ce mirage du désert » - le Coran. Les crédules mèneront leurs caravanes jusqu'en foires ; l'oasis leur sera une rive et non pas un rêve. | | | | |
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| proximité | | | Partout, dans les cités, sévit le robot ; l'homme, cette symbiose d'une bête et d'un ange, ne resurgît que dans un désert. Même le Sauveur y fut tenté, entouré de bêtes et servi par les anges, mais tenant au vouloir de rachat. Le robot ne tente que par le pouvoir d'achat. | | | | |
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| proximité | | | Il est trop facile de voir dans le Sauveur quelqu'un qui se soucie des lépreux et sauve de lapidation des pécheresses ; pour être plus vigilant, il faut savoir imaginer le Malin verser des mannes ou multiplier des poissons. « Nous doit aussi souvenir, que Satan a ses miracles » - Calvin. Avec Dieu, le Satan fait partie d'un même cirque, où le dompteur est toujours mieux vu que le prestidigitateur. Heureusement, il y a aussi des clowns, des clercs, pour ne pas prendre tout cela au sérieux. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | Le commencement, qui ne serait qu'une projection des fins ou le calcul à partir des moyens, ne peut être que profane ; le bon devrait résulter des contraintes divines : « Lorsqu'on installe le commencement à la façon d'une divinité, il est le salut de tout le reste »** - Platon. | | | | |
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| proximité | | | L’intuition du divin et la consolation humaine – leurs rôles ressemblent beaucoup : l’esprit, avec de bonnes raisons, proclame la mort de Dieu et la nature illusoire de toute consolation dans le réel ; mais l’âme aspire au grand Inexistant et s’enivre d’une consolation désincarnée, atemporelle, atopique. | | | | |
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| proximité | | | Nos meilleures attentes – d'amour, de consolation, de caresse, de fraternité – ont toujours quelque chose d'affolant, d'impossible, d'incompréhensible. Elles deviennent prière, lorsque aucune oreille, aucune main, aucun cœur ne s'en aperçoit plus. | | | | |
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| proximité | | | L'accessible et le faisable devraient être exclus de nos prières et de nos rêves. Demander trop, telle doit être notre attitude face à la religion et à la philosophie. L'une des attentes d'un homme de foi ou d'esprit est, par exemple, la chaleur au cœur, et lorsqu'il ne reçoit, à sa place, que de ternes prétentions à la lumière (du salut ou de la vérité), il est si frustré qu'il dévient facilement misologue ou misanthrope. « Une misologie apparaît, quand on trouve la philosophie ingrate, puisqu'on lui avait trop demandé » - Kant - « Eine Misologie entspringt daraus, daß man die Philosophie undankbar findet, weil man ihr zu viel zugemutet hat ». | | | | |
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| proximité | | | Face au besoin de sursauts et à l'incroyance galopante, la sacralité, sereinement, se passe désormais de Dieu. Le saint, c'est à dire un fou de Dieu, fut celui qui, dans le combat contre les démons, croyait le salut possible. Sans malins ni anges, on diabolise des comptables distraits et se gargarise de ses triomphes budgétaires. | | | | |
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| proximité | | | Chacun de nous porte en lui-même de vagues puretés, exposées à l'outrage plus que nos défauts ; veiller sur celles-là relève de la consolation philosophique. C'est ce qui s'appelle garder la distance, s'interdire la familiarité, n'admirer son visage que reflété par un lac de haute montagne, n'y jeter sa bouteille que la nuit du naufrage final. Le génie esquissant ses traits, en troublant la surface, faite pour te peindre, c'est cela qu'il faut éviter. En élevant le regard, baisser les yeux. L'outrage est le même sens donné au désiré et au fait. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | La consolation n'est pas dans la conscience réelle que Dieu se soucie de nos misères terrestres, mais dans celle, éphémère, que notre participation à l’œuvre du beau ou du bon justifie ou soulage nos angoisses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | La modernité se singularise par la valeur grandissante du plombier, de l'ingénieur, du marchand et par la chute du prêtre et du scientifique, porteurs de consolations et créateurs de langages. Ceux qui s'adressent aux mêmes fibres, les poètes et les philosophes, sont victimes d'un effet collatéral et assistent à leur pitoyable extinction. | | | | |
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| proximité | | | Même sans Dieu, ils continuent, présomptueusement, à chercher le salut, au lieu de ne créer, humblement, que des consolations, face à un tel vide terrifiant. Le carillon trompeur des commencements, vers un Dieu inconnu, plutôt que le glas certain des fins certaines, qu'un Dieu connu te prépara. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit profond voit le Concepteur et le Penseur ; l'âme haute sent le Créateur et le Consolateur ; mais la raison plate ne fait qu'exécuter, machinalement, des algorithmes, elle n'a plus besoin ni d'esprit ni d'âme. Et puisqu'on vit la dictature de la raison, Dieu est proclamé mort. | | | | |
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| proximité | | | L'oubli des autres est une bonne contrainte ; l'oubli de soi est un bon moyen : « La création, et non seulement le salut, est ta vocation ; et, en son nom, tu dois parfois oublier et ton soi et ton âme » - Berdiaev - « Человек призван быть творцом, а не только спасаться. И во имя творчества забывать о себе и своей душе ». La création, par rupture, est le plus haut consolateur, quel que soit le créé : un arbre, un enfant, un poème. La routine, en continu, est le premier fossoyeur de l'espérance. | | | | |
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| proximité | | | Dans la vie, l'âme, hélas, n'est jamais confrontée à ce dilemme manichéen : se sauver ou se perdre ; celui qui pense la sauver la perd, celui qui sent la perdre en sauve peut-être une étincelle ; la honte en est plus fidèle interprète que la raison. | | | | |
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| proximité | | | Les hommes valent par la qualité de leurs inexistants vitaux : les primitifs n'y placent qu'un seul objet – Dieu, et les délicats le peuplent de rêves aussi éphémères mais plus consolants. L'homme recherche « des choses absentes les secours qu’il n’obtient pas des présentes » - Pascal. | | | | |
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| proximité | | | La vague consolation est le premier volet d'une philosophie noble, là où la religion s'y prend avec des dogmes nets et définitifs. Le discours sur le langage, inséré entre la représentation et la réalité, tel est le second volet philosophique, où la science fournit des solides théories et l'art – des images inexplicables. Le philosophe n'a ni le fanatisme du prêtre ni la maîtrise du savant ni le don de l'artiste, il ne lui restent que des métaphores. Au lieu de cette humble résolution, les philosophes médiocres s'accrochent aux concepts, domaine, où ils sont incompétents et ridicules. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | La consolation la plus bête et la plus servile est celle qu’on chercherait dans une religion, fondée sur un dieu connu. En revanche, le Dieu inconnu, se foutant de Ses collègues patentés, ce Dieu créateur de merveilles, matérielles et spirituelles, ce Dieu mérite bien nos enthousiasmes et nos vénérations, qui sont un seuil de la consolation. | | | | |
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| proximité | | | Le Bien et le Beau, ces cordes, biologiquement inutiles et irrationnelles, furent placées par le Créateur dans mon cœur et mon âme en tant que supports de la consolation divine, face à la tragédie de la vie et à l’horreur de la mort. La consolation humaine, se logeant dans l’action et non pas dans le rêve, m’éloigne de la hauteur et me replonge dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | La profondeur est humaine et la hauteur – divine. La bête souffrante, en nous, fait découvrir d’obscurs abîmes ; l’ange consolateur nous ouvre des sommets lumineux et inhabitables. En revanche, les aigles et les pieuvres évoluent dans la platitude des instincts. Dieu de la vie et Dieu de l’homme sont, visiblement, deux personnages différents. | | | | |
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| proximité | | | Celui qui ne croit pas en l’inexistant ne sera jamais consolé. « On naît avec les hommes, on meurt, inconsolés, parmi les dieux » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est humain est aussi divin ; seul le degré d’évidence de la pénétration divine diffère d’un universal à l’autre. La facette touchée est aussi différente : le Vrai est plutôt humain, il enténèbre mon esprit ; le Beau de la création, divine ou humaine, illumine mon âme ; le Bien est entièrement divin, il console mon cœur. | | | | |
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| proximité | | | Faire cohabiter un désespoir réel et une consolation imaginaire est un privilège des rêveurs ; le désespoir est humain et la consolation est divine. « Ceux qui pensent croire en Dieu, sans le désespoir dans la consolation, ne croient qu’en idée de Dieu, non en Dieu Lui-même » - Unamuno - « Los que, sin la desesperación en el consuelo, creen creer en Dios, no creen sino en la idea de Dios, mas no en Dios mismo ». Dieu n’est qu’une idée, comme l’est la vraie consolation ; c’est l’incapacité de projeter l’idée magique sur la réalité tragique qui nous prive de noblesse. | | | | |
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| proximité | | | Les croyants disent, qu’en se tournant vers un Dieu consolateur connu, ils en furent, un jour, illuminés ; les agnostiques sont illuminés par le mystère de l’homme et se mettent à vénérer un Dieu créateur inconnu. | | | | |
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| proximité | | | En temps de détresse physique, la foi héréditaire peut servir de ferveur et jamais – de consolation ; celle-ci n’apaise que les détresses immatérielles – la lente extinction de nos rêves fervents. | | | | |
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| proximité | | | C'est bien en chair qu'ils nous promettent le salut, mais est-ce dans l'os, le muscle ou la cervelle, c'est à dire dans la forme, la force ou la mémoire ? Ou bien dans la bile, la larme ou la sueur ? | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler – inspirer un regard noble sur la souffrance. Mais ce regard serait probablement d'autant plus angoissé. | | | | |
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| souffrance | | | Toute action passionnée et toute pensée profonde finissent par nous désespérer ; et l'espérance ne peut venir que des rêves, ayant emprunté la passion aux actions et transformé la profondeur réfléchie en hauteur réfléchissante. Toute visée de finalités nous affligera ; seul un culte des commencements rêveurs nous consolera. | | | | |
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| souffrance | | | L'enfant n'a pas besoin d'être consolé, c'est pour cela que la consolation le rend littéralement heureux, c'est-à-dire jouissant de l'inutile. Je dois en faire autant avec mon livre. Et la rencontre entre les deux - et liberi et libri ! - serait mon idéal ! | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'esprit, qui nécessairement ambitionne la force, toute souffrance est réductrice ; elle peut être rédemptrice pour l'âme, qui se penche sur nos faiblesses. La consolation chrétienne aurait pu être philosophique, si elle visait le présent désespérant et non pas le futur plein d'espérances. | | | | |
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| souffrance | | | Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif je suis au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau, qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir de l'aveugle vient du non-avoir ; le désespoir des yeux à moitié clos - du non-être. L'être envahit et multiplie ; l'avoir étouffe et réduit. Mais ce sont toujours de bons exutoires, si on les compare aux yeux, que nous fait écarquiller le trop visible devenir. La douleur réelle loge dans le devenir, où, exaspéré, on invite l'inexistante consolation sous forme de l'inexistant être, guérisseur fantomatique. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se désespérait, puisque l'étincelle divine, scintillant au fond de son âme, était impuissante et inutile dans les ténèbres extérieures. Et sa subtile vérité était humiliée par le mensonge grossier de la place publique. Mais depuis que l'éclairage et la justice publics s'installèrent dans les affaires des hommes, l'homme, livré à la seule vérité, s'ennuie : « Sans le mensonge, qui la console, l'humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France - l'homme périt, mais les hommes, robotisés, se consolident. | | | | |
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| souffrance | | | Après avoir tâté de mon livre, le lecteur médiocre n'y aura découvert que des apéritifs interminables, le profond y goûtera un langage pimenté, le hautain y boira une consolation de tout ce qui, ailleurs, est indigeste. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation – dans la vie démâtée, revoir l’horizon de l’esprit, la voile du cœur et le souffle de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie - prouver que tout plongeon dans les profondeurs, comme toute envolée vers la hauteur, peuvent se réduire à la platitude du quotidien. La tragédie - sauver une profondeur désespérante ou une hauteur d'espérance en leur évitant cette chute vers la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Ne pas m'attacher aux courants et changements, mais, au contraire, chercher les points ou noyaux immuables, - cette noble pose a un terrible inconvénient : la vie gagne énormément en valeur, et je serai terrorisé par la mort comme n'importe quel sot. La consolation de Lucrèce : « Aucun plaisir nouveau ne naîtra de l'allongement de la vie » - « Nec nova vivendo procuditur ulla voluptas » - ne me convaincra plus. | | | | |
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| souffrance | | | L'algorithme vint se substituer aux trois origines de nos parcours vitaux : au destin, au hasard, au mérite. Les naïfs continuent, pourtant, d'évoquer les ombres disparues. « Seuls les malheureux croient encore en Destinée ; les heureux, eux, attribuent leurs succès à leurs propres mérites » - Swift - « The power of fortune is confessed only by the miserable, for the happy impute all their success to prudence or merit ». Ils ne veulent pas reconnaître qu'un calcul, bas et précis, détermine leurs vies, réduites aux pas intermédiaires d'un projet collectif. Personne ne cherche plus une consolation, vague mais haute, du premier pas ou du pas dernier, qui sont les deux limites inaccessibles du nec plus ultra ? | | | | |
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| souffrance | | | Le moi impondérable est attiré par la hauteur intemporelle. Le moi terre-à-terre part toujours de la vacuité journalière et vise les horizons éternels, mais il est moins qu'un pont, un simple bac branlant. La création, par le premier moi, en est le seul passager. Ne pas me transformer en radeau du naufragé, ne pas me laisser entraîner par le courant du quotidien. Ne pas voir dans la corde au cou une destinée de batelier, mais un salut de noyés. | | | | |
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| souffrance | | | Est-ce malgré ou grâce à la férocité des Ostrogoths, de la Gestapo ou du NKVD que nous connûmes la Consolation de Boèce, la Mort de Virgile de H.Broch, l'Archipel de Soljénitsyne ? | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | Autant le sérieux finit par détruire tout bonheur, autant il est à conseiller face à la souffrance. La béatitude, c'est la grâce souriante ; la consolation, c'est la pesanteur ténébreuse. L'ironie protège le bonheur, mais profane la souffrance. Mais l'anti-ironie – proclamer torture ce qui n'est qu'un déplaisir – fait pire ; c'est la lourde maladresse des sceptiques. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance se niche dans les régions, qui sont plus profondes que celles de notre savoir ou de notre courage ; seule une haute création parvient à en neutraliser l'obsession, lancinante et coercitive, en nous offrant une consolation sous forme d'une liberté illusoire et passagère. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes mes consolations sont dans le renouvellement ou rafraîchissement de mes commencements ; les finalités deviennent fatales, donc hors de ma portée. Chateaubriand est plus optimiste : « Les matins se consolent eux-mêmes, les heures du soir ont besoin d'être consolées ». | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande consolation n'est pas d'essuyer les larmes, ni de les dessécher, ni d'en tarir la source, mais de les rendre sacrées. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère de notre origine (la terre cosmique ? l'air poétique ? l'eau biologique ?) apporte une certaine consolation à nos souffrances, mais notre avenir n'en a aucune : il n'est qu'une solution finale, avec le feu froid de nos cendres. Jadis, le souci du bon ou du beau nous arrachait aussi à la réalité trop transparente ; aujourd'hui, il ne nous reste plus que la souffrance, pour nous rappeler le mystère de la nature, dont nous faisons partie ; ce mystère est celui des naissances et des agonies, face à l'enchaînement mécanique de problèmes ou de solutions trop clairs. | | | | |
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| souffrance | | | La science s'occupe de ce qui admet des solutions ; c'est autour de la langue et de la souffrance que se concentrent des problèmes, où toute solution reste illusoire et provisoire ; et ce sont ces deux domaines qui se livrent à la bonne philosophie, délivrant des métaphores et des consolations. Ce n'est pas le vrai que la philosophie y trouve, mais le bon et le beau. Ceux qui ne le comprennent pas diront avec Galilée : « Je préfère trouver le vrai d'une petite chose, plutôt que disserter des grands systèmes sans fondement » - « Preferisco trovare il vero di una cosa minima che dissertare dei massimi sistemi senza fondamenti » - les grandes choses valent par leurs cimes, les petites se contentent des racines. | | | | |
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| souffrance | | | Si je tiens à garder ma bonne étoile, aucune lampe ne me la remplacera ; les pieds terrestres posés me feront regretter les ailes célestes. L'espérance est cette étoile, qui ne descendra jamais sur terre. « Chez qui la consolation est la plus vitale ? - chez les inconsolables » - Adorno - « Hoffnung ist am ehesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de leurs quêtes de la sagesse, comme l'ambition suprême de la philosophie, me fait penser, qu'être sage, c'est ne pas se pendre et tenter de traduire sa vie en belles métaphores, verbales, gestuelles ou sentimentales, et donc, en effet, on y retrouve les deux seuls sujets, dignes d'un discours philosophique – la consolation et le langage. | | | | |
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| souffrance | | | Auprès de la consolation que j'échafaude, je me présente tantôt en consolé tantôt en consolateur et je reconnais que le second en retire beaucoup plus de jouissance que le premier n'en éprouve de soulagement. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque élément - son type de défaitel : chute - pour la terre, sacrifice - pour le feu, pesanteur - pour l'air, noyade - pour l'eau. Les saluts, eux aussi, leur sont propres. Dans l'eau, par exemple, on ne se sauve qu'en s'accrochant à une paille de salut. Ce qui flotte ou pèse - noie. | | | | |
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| souffrance | | | L'une des premières fonctions de la philosophie est la consolation artistique de notre défaite face à la vie ; donc elle ne peut être ni ludique, puisque le jeu est avant tout un appât de gain, ni sérieuse, puisque tout sérieux mène au malheur, au découragement, au désespoir. La définition platonicienne de philosophie comme jeu sérieux est sujette à critiques. À moins que, ironiquement, il ait voulu en faire un approfondissement de la tragédie. Sous une lumière naturelle, la vie, c'est une marche macabre de nos ombres tragiques, et la philosophie serait une lumière artificielle, qui en ferait une danse, non moins tragique mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Puisqu'il est clair, qu'aucun salut ne peut venir de nous-mêmes, nous nous accrochons aux miracles extérieurs, pour y trouver la place de nos deuils anticipés. Heureusement, le soi inconnu réside, lui aussi, hors de nous, et peut servir de point de mire de nos espérances. « Le mal de la souffrance n'est-il pas appel au secours de l'autre moi, dont l'extériorité promet le salut ? »** - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | La plus haute sagesse – se laisser emporter au ciel par ce qui n'a aucun poids sur terre. L'art de la consolation céleste dans des situations terrestres inextricables. | | | | |
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| souffrance | | | Notre faculté d'analyse conduit inexorablement au désespoir irréfutable ; heureusement, notre faculté de synthèse produit quelques illusions bancales mais salutaires. Le philosophe devrait n'exercer que deux fonctions : synthétiseur des consolations ou analyseur des langages. Le philosophe analytique est exclu, par définition, de la première guilde. | | | | |
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| souffrance | | | Prendre l'absurdité de la vie au sérieux, c'est ainsi qu'ils veulent consoler l'homme ! Prendre de haut le sens profond du rêve, - même si ce n'est pas très intelligent, sur cette voie on peut tomber, par hasard, sur une vraie consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Manière de vivre, création de concepts, recherche de vérités, explication du monde – tant de ces balivernes insipides sont collées au beau nom de la philosophie, dont la première fonction fut, aux époques tragiques, - la consolation des agonies humaines. Mais ni la tragédie ni la comédie ne constituent plus le fond de l'existence, mais les modes d'emploi et les cahiers des charges, ni anesthésiants ni euphorisants. | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Le message consolateur du philosophe n'atteint ni ne réussit que pour une poignée d'âmes sensibles ; mais tout Narcisse se console en cherchant à consoler un visage d'inconnu. « La sérénité, face à la mort, concerne non seulement l'agonisant, mais aussi le consolateur, et au même degré » - Heidegger - « Die Beruhigung über den Tod gilt nicht nur dem Sterbenden, sondern ebenso sehr den Tröstenden ». | | | | |
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| souffrance | | | Impossible de nous débarrasser ni du désespoir ni de la croyance ; mais sur la gamme qu'ils forment il est loisible au talent philosophique de composer une musique de consolation. L’espérance n’est que frêle croyance, bâtie au-dessus de la certitude du désespoir : « Le contraire de désespérer, c'est croire » - Kierkegaard. Le contraire de désespérer, c’est s’enthousiasmer pour un rêve sublime et impossible. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, que je cherche, n’est pas dans la vie. Elle n’est même pas dans l’arbre de vie, avec son grain, ses fleurs et ses fruits – elle est avec ses ombres - la mémoire atemporelle, le rêve, l’élan des ailes pliées. | | | | |
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| souffrance | | | J'éteins, successivement, mes yeux, mes caresses, mes mots, ma mémoire, ma raison – et je comprends, que ni la consolation ni l'horreur, ni la grâce ni la punition, n'ont plus aucun sens, pour mon être mort. « Et au-delà – ténèbres impénétrables, ou pureté de la face de Dieu » - A.Blok - « Над нами - сумрак неминучий, иль ясность божьего лица » - ni cette lumière ni ces ombres ne seront plus à toi. | | | | |
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| souffrance | | | Tant de litanies et de lamentations des philosophes sur le désespoir, cet état naturel, évident, commun à tous, tandis que l'espérance et le rêve sont des états artificiels, inventés, rares et intenables, ce qui aurait dû leur attirer l'intérêt des plumes authentiquement philosophiques, dédiées à la consolation et non pas à la désolation. | | | | |
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| souffrance | | | Toute philosophie qui parte de la mort acceptée (de la tienne ou de celle des autres) est une philosophie des robots. Comme la philosophie des moutons mûrit à partir de la paix d'âme. L'horreur de l'esprit et l'intranquillité de l'âme sont les préconditions d'une haute philosophie, qui est réconciliation ou unification : dans la consolation qu'elle apporte à un corps qui souffre ou dans la musique qu'elle crée entre réalité, concepts et langage. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, cette visée centrale du prêtre et du philosophe, consiste à dévier le regard angoissé, fixé sur l'irréparable, vers une permanence quelconque, à laquelle on collera des étiquettes d'éternel, d'absolu, d'infini. Ce qui est curieux, c'est que les acceptions qu'attachent à ce jargon les religieux ou les écolarques sont incompatibles. Pourtant, le bien et la beauté, ces cordes on ne peut plus fragiles, soumises aux caprices et aux hasards, sont les seuls supports d'une véritable consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, digne de nos enthousiasmes, n'a que deux ambitions à justifier : la synthèse des consolations et l'analyse du langage. La consolation – une espérance excluant toute action ; le langage, cet intermédiaire entre la réalité et la représentation et qui est la demeure de notre regard sur les commencements et sur les fins. « La philosophie proclame les principes de nos espérances les plus hautes et de nos regards sur les fins dernières »*** - Kant - « Die Philosophie verheißt die Grundlage zu unseren größten Erwartungen und Aussichten auf die letzten Zwecke ». | | | | |
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| souffrance | | | Quel est le point commun entre ces deux branches philosophiques – la recherche de consolations et la recherche autour du langage ? Peut-être la reconnaissance de la divinité de ces deux tâches – ennoblir la souffrance humaine et bâtir une maison langagière pour notre esprit et notre âme. Ce foyer philosophique commun s'appellerait sentiment religieux (« religiös zentriert » – Husserl). | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance : le Bien individuel ne trouvant plus de traductions ni en gestes ni en paroles ni en regard ; le Beau d'élite devenant insipide et perdant toute appétence ; le Vrai collectif étouffant toute illusion, toute consolation, tout rêve. Son contraire : l'assurance du bien, l'inertie du beau, la paix du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | Fonder sa vision sur les finalités ne promet que le désespoir et/ou le cynisme. On ne peut s'accrocher à l'espérance, cette courte et belle consolation, qu'en ne quittant pas les commencements, c'est à dire en restant un nihiliste conséquent. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance concrète et l'intelligence abstraite sont les seuls domaines, où la philosophie a un mot à dire, - la philosophie de la consolation et la philosophie du langage. En revanche, il faut enterrer et oublier les soi-disant philosophies de la nature, de l'expérience, de l'être, de l'esprit, de la connaissance, de la liberté, de la vérité. | | | | |
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| souffrance | | | L'immortalité est une image trop bête, pour servir de consolation ; mais la foi en intensité du beau peut faire oublier la désarmante certitude du vrai. Cette intensité est au cœur de la métaphore de l'éternel retour, qui serait « un succédané de la croyance en immortalité » - Nietzsche - « ein Ersatz für den Unsterblichkeitsglauben ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation rose, comme la bonne espérance bleue, doivent intervenir au moment même, où je souffre ou me désespère, et non pas après. Dans le futur, tout est noir. Ce qu'il me faut, pour être consolé, je l'ai déjà ; pour le voir, hausse suffisamment ton regard. | | | | |
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| souffrance | | | Chacun de nous porte, au fond de soi-même, des points inconsolables et indicibles ; c'est pourquoi nous avons besoin de philosophie, qui est consolatrice de l'impossible et muse des langages d'au-delà des pensées. | | | | |
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| souffrance | | | Fatalement, un jour, toute vraie consolation et toute vraie intelligence ne te satisferont plus ; alors la bonne philosophie, c'est à dire une méta-consolation ou une méta-intelligence, consiste à croire que ce manque est dû à la faiblesse de ton talent et non pas à la puissance du désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon discours philosophique s'écrit dans la nuit troublante et prend, subrepticement, la forme de caresse. Plus l'espérance est extatique, plus douce et furtive doit être la caresse ; c'est ainsi que l'excitation et la béatitude montent, lorsque je descends, sagement, sur cette échelle des promesses : salut, pardon, consolation. De sotériologue et pédagogue devenir paraclète – consolateur. La consolation est la caresse des nobles. Et la bonne philosophie est « souveraine consolatrice des âmes découragées » - Boèce - « summum lassorum solamen animorum ». | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'éploie dans la marche et dans la danse, dans le bruit et dans la musique, dans l'action et dans le rêve, dans l'accumulation et dans la création, dans l'avoir et dans l'être. La pensée de la vie peut servir de consolation face à la mort ; les sots ont besoin des premiers semi-axes, et les sages – des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | Quelle consolation j'attends d'un discours philosophique ? Celle de vérités et de certitudes, qui m'enracineraient davantage dans la profondeur de la vie ? Ou celle d'images et de rêves, qui m'arracheraient de la terre et me laisseraient en vue du haut ciel ? En réponse à Wittgenstein, qui ne trouve pas beaucoup de consolation chez Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d'une consolation n'est pas d'apporter de la joie optimiste, mais de rehausser ou d'anoblir l'angoisse pessimiste, qui ne nous quittera jamais. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l'âme consolante ou de l'esprit verbal ; si l'on ignore la stridence de la pitié et la musique du langage, on ne peut pas être philosophe. En création de concepts, en attachement à la vérité, en maîtrise de l'être, le philosophe académique ne dépasse en rien le garagiste. | | | | |
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| souffrance | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n'est pas remplir le vide, laissé par une perte. Consoler, c'est créer du sacré, en traçant une telle frontière dans la conscience, que l'horreur irréversible et la beauté incontestable se trouvent côte-à-côte, du même côté, face à l'indifférent ou à l'inconsolable. La consolation, c'est une grande fraternité dans l'intemporel. | | | | |
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| souffrance | | | Ils se targuent de narrer la lucidité, tandis que chanter l'illusion correspond beaucoup mieux à la mission centrale du sage – consoler les perdus, plus que ceux qui veulent se trouver. Se vautrer dans l'éveil, tandis que notre séjour divin est dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un martyre réussi - source de la vulgarité au second degré. Tout calvaire doit mener à la ruine de ta tour d'ivoire. Le souterrain est l'autre voie de salut, sur laquelle se posera ta tour, avant d'atteindre le grade honorable de ruines. Dans celles-ci, on pétrit l'homme immobile ; dans les sous-sols, on subit le remue-ménage des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | À part la philosophie du langage, toute philosophie, surtout celle de nos douleurs, devrait s'occuper de ce qui nous console, que ce soit dans un chemin ou dans une position couchée. Mais il n'existe ni chemin ni impasse, qui nous rendraient automatiquement sensibles au message philosophique. « Il faut supprimer la philosophie pour retrouver le chemin, qui mène à elle » - G.Bataille. | | | | |
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| souffrance | | | L'objet le plus attendu du ciel est une bouée de sauvetage, l'espérance. C'est pourquoi on est tenté de vivre le monde comme un naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | La culture n'est pas ce qui sauve du naufrage vital (Ortega y Gasset : « Cultura es lo que salva del naufragio vital »), elle est ce qui rend plus pathétique le style de nos messages confiés à la bouteille, à bord de ce vaisseau fantôme qu'est la vie. C'est, peut-être, ce que voulait dire Nietzsche : « Montez à bord, les philosophes ! » - « Auf die Schiffe, ihr Philosophen ! » (les bons philosophes savent, depuis Pascal, qu'ils sont déjà fatalement embarqués), leurs havres d'intranquillité étant leurs propres épaves : « pour se maintenir, comme Pyrrhon, à flot dans l'océan de l'esprit » - Byron - « to float, like Pyrrho, on a sea of speculation ». Deux manières de penser le retour éternel : brûler ses navires, soigner le contenu de sa bouteille. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance noble est inconsolable ; c'est pourquoi je me moque de la religion, de la victoire et de l'action. Je ne compte que sur la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | La noblesse d'un esprit se reconnaît par la présence et l'intensité, dans son regard ou dans ses actes, de l'axe, allant de l'évidence du désespoir à la difficulté de l'espérance. Les faibles s'égarent dans la forêt désespérante, et les forts se retrouvent dans l'arbre consolateur. L'intelligence justifie la présence, et le talent apporte l'intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, une beauté te bouleversa et fit battre ton cœur ; c’est elle qui sera, un jour, source de ta tragédie inévitable, le jour, où aucune ardeur ne naîtra plus de ton regard sur cette beauté. (Re)trouver de la beauté, dans la tragédie même, s’appelle consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Les mêmes angoisses guettent tout mortel ; chacun cherche sa consolation, en fonction de ses talents, de son intelligence, de la hauteur de son regard. Fonctionnellement, le créateur n'y est pas très différent de celui qui plante un arbre ou une progéniture. Tous réussissent leurs débuts, tous échouent au final. Ne te fais pas trop d'illusions la-dessus : « La création, voilà ce qui délivre de la souffrance et rend la vie - légère » - Nietzsche - « Schaffen - das ist die große Erlösung vom Leiden, und des Lebens Leichtwerden ». On est créateur, si l'on s'occupe de l'arbre entier de la vie : de ses racines, de ses fleurs et de ses ombres, en y plaçant des inconnues, sources des lumières initiales et des ténèbres finales. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus beaux morceaux de musique servent surtout à rehausser nos malheurs. « Bach et Beethoven érigèrent des temples, dans la hauteur ; je n'ai cherché qu'à bâtir des demeures, dans lesquelles les hommes, heureux, se sentiraient chez eux » - Grieg. La hauteur est la demeure des meilleurs, des exilés, des inconsolés, de ceux qui tendent au bonheur - à travers la souffrance (durch Leiden… - Beethoven, zum Leiden bin ich auserkoren - Mozart). | | | | |
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| souffrance | | | À nos quatre hypostases - homme, hommes, sous-homme, surhomme - correspondent quatre éléments – air, terre, eau, feu ; et leur demeure commune, où ils pourraient ruminer leurs défaites respectives, seraient les ruines. Icare, Antée, Odysseus, Prométhée, au bord de mer, s'occupant du feu du phare, humiliés par la pesanteur de la terre et par la grâce de l'air. Consoler les naufragés par la hauteur du feu. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la recherche de remèdes à nos maux, le philosophe doit imiter le charlatan ; seulement, celui-ci s'occupe de guérir un mal, qu'un bon médecin aurait pu traiter, tandis que celui-là doit se vouer à l'incurable. « Les hommes me demandent la voie du salut, la parole qui guérit » - Empédocle – et c'est dans une belle impasse que les âmes mortelles se réjouiront de ton impossible et irrésistible salut. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe : ni médecin ni guérisseur, mais consolateur de l'incurable. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est pensée de la pensée. Deux pensées-objets s'y présentent : la pensée abstraite articulée – d'où la réflexion sur le langage, et, parmi les pensées concrètes, la plus redoutable, celle de la mort, d'où la recherche de la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Nous portons en nous deux personnages : celui qui souffre et celui qui diagnostique, le patient et le médecin ; et les moments les plus éclairants, pour la nature de notre âme souffrante et de notre esprit consolateur, sont les renversements de rôles entre ces personnages. Hippocrate et Tchékhov nous donnèrent des exemples saisissants. | | | | |
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| souffrance | | | Débarrassée de toutes les élucubrations de l'au-delà ou de la paix d'âme recherchée, la notion, chrétienne ou bouddhiste, de salut rejoint ma consolation, cette chimère provisoire, sauvant nos hauteurs de chutes, dont nous menace la souffrance. Le vrai est impuissant là où le bon et le beau font tendre nos meilleures cordes. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne place aucune espérance dans le futur ; c’est le passé rafraîchi de mes rêves qui s’en occupe. La consolation de Chateaubriand : « On n'a rien à craindre du temps lorsqu'on est rajeuni par la gloire » - est grégaire ; elle ne loge pas dans notre cœur, son seul noble séjour, mais dans notre sens social, entretenu par un esprit faible. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance, c'est un vertige consolant sur un chemin qui ne mène nulle part, ou, mieux, un chemin d'accès aux choses impossibles et inexistantes, sans lesquelles tout est voué au désespoir. « S'il n'espère l'inespérable, il ne le découvrira pas, étant inexplorable et sans chemin d'accès » - Héraclite. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un écrivain, l'un des emplois les plus utiles de l'intelligence consiste à garder l'illusion, que l'écriture soit une communication salutaire avec l'au-delà de la mort et de l'angoisse, tandis que ce labeur est aussi trompeur et borné que tout travail abrutissant ou assourdissant. Vivre sans illusions est le lot des intelligences médiocres, même si elles sont puissantes. | | | | |
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| souffrance | | | Le seul endroit, où la pierre philosophale me paraît être à sa place, est une ruine. L'écriture des ruines est la seule à pouvoir consoler ou munir notre habitat de quelques signes d'éternité. | | | | |
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| souffrance | | | A besoin de salut ce qui porte en soi la honte et sa propre non-connaissance, c'est à dire ce qui est vivant et vulnérable. Mais ce monde robotisé et bien-portant n'a besoin d'être sauvé ni par la beauté (Dostoïevsky) ni par la souffrance (Faulkner). | | | | |
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| souffrance | | | Il est presque impossible de ne pas chercher de consolation à une douleur. Et que je trouve toujours. Mais je mets à l'épreuve ma noblesse en comprenant que la seule consolation définitive est éphémère bien que haute. | | | | |
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| souffrance | | | Les malaises qui nous guettent, à toute étape vitale spatio-temporelle, sont si pénibles qu'il faut chercher des remèdes de cheval, pour nous étourdir. Les plus désirables s'appellent consolations philosophiques, ces caresses de l'esprit, administrées à un corps ou une âme malades. C'est le mot grec pharmakon qui le rend le mieux : à la fois poison, sorcellerie et charme, neutraliser l'angoisse, valoriser le rêve, embraser le regard. | | | | |
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| souffrance | | | Face à la tristesse, tout homme songe à la consolation : Schopenhauer la méprise, Kierkegaard la refuse, Nietzsche l'invente. Est philosophe celui qui sache concilier ces trois attitudes. | | | | |
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| souffrance | | | L'idée de progrès est une forme temporelle et collective de consolation. La forme spatiale et personnelle s'appelle éternel retour. L'ample sérénité, d'un côté, ou, de l'autre, la profonde densité et la haute intensité. | | | | |
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| souffrance | | | L'humilité, devant la fatalité de nos détresses, que la bonne philosophie prône, devrait s'appliquer aussi aux ambitions mêmes de la philosophie, pour suivre la pente : la thérapie, l'anesthésie, la consolation. Ni diagnostic, ni remède, mais la musique fascinante, tonitruante, aveuglante. Ne pas approfondir, c'est à dire ne pas entendre ou ne pas voir, c'est le seul moyen noble de garder un semblant de hauteur, qui est notre seul salut. Et la philosophie, c'est le culte de la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La dialectique est synonyme du relativisme, tandis qu'une consolation efficace ne peut être que dogmatique et tranchante. Oui, le réconcilié est un vrai consolé, mais d'une consolation mécanique et provisoire ; le consolé par le rêve est un éternel inconsolé. | | | | |
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| souffrance | | | La médecine, l'économie et la politique s'attaquent aux sources de nos souffrances, mais la consolation philosophique vise à atténuer la souffrance de la souffrance, afin qu'au-dessus des douleurs fatales se maintiennent la chaleur de notre cœur endolori ou la lumière de notre âme déchirée. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui aggrave un malheur, c'est un regard de trop près ou ne cherchant que du vrai. « Rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près »** - Pascal – la consolation ne peut venir que du lointain, où l'on rêve plus qu'on ne pense. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, la vraie, l'indubitable, la cohérente, est la marche et non pas la danse, la récitation et non pas le chant, la douleur et non pas la douceur. Par la consolation on ne peut que détourner la vie de son courant naturel, on ne peut pas la vaincre. Sénèque est trop optimiste : « Il vaut mieux vaincre le mal que de le tromper » - « Melius est vincere illum quam fallere ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Une consolation n'arrête pas les larmes mais les rend sacrées ; une réconciliation ne désamorce pas le chagrin, elle le désacralise. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation rationnelle ne peut être que bêtise, cécité ou lâcheté. La raison cohérente aboutit inévitablement au désespoir et à l'hystérie, face à l'horreur de notre anéantissement. La bonne consolation agit contre la raison, mais s'en sert comme d'un outil : c'est la raison qui nous rend fidèles au Bien mystérieux et intraduisible, et c'est encore la raison qui nous fait sacrifier l'éthique transparente à l'obscure esthétique, - deux sources de consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Quand le plus impassible des penseurs m'assène : « Angoisse, mon véritable métier » (Valéry), je comprends, que ma vision de la consolation comme d'une moitié de toute bonne philosophie n'est pas exagérée. | | | | |
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| souffrance | | | Il est clair, que toute consolation est une capitulation. Capitulation de l'esprit. Mais oh combien plus pitoyable, ou plutôt imprévoyante, est la capitulation de l'âme, qui accepte le combat, et veut le gagner, pour devenir, ensuite, inconsolable ! | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | Le courage et le combat sont bienvenus pour affronter des problèmes désespérants ; pour se mesurer aux mystères, menant à l'espérance, la consolation est préférable. | | | | |
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| souffrance | | | Le stoïcisme ne veut pas voir dans la solitude et la souffrance – des misères atroces, comme le voit le nihilisme. Le nier, c'est pratiquer un optimisme tragique ; l'admettre – une tragédie optimiste. C'est le qualificatif qui signale si tu dis non ou oui à la vie insupportable ; le nom n'indique que la tonalité. La basse lutte ou la haute consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | En écrivant, à qui veux-tu t'adresser ? au concurrent ? au badaud ? au frère ? Et tu chercheras, respectivement, à le convaincre, à l'amuser ou à le consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Une consolation est comme une foi – un soulagement, résultant d'une justification, brumeuse, plus ou moins poétique, de Dieu ou de la souffrance : une théodicée ou une algodicée. Leur contraire – la morne désespérance. | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme romantique, l'éros ou la solitude me font expérimenter des formes pathétiques d'une petite mort, d'une mort théâtrale. Mais ce n'est ni en spectateur ni en acteur ni même en réalisateur que je dois affronter la vraie mort, mais en dramaturge : la beauté de la pièce de la vie me consolant devant la tombée du rideau. | | | | |
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| souffrance | | | La réaction humaine à l'horreur de la mort – le cri, le râle, le hurlement en vue d'un gouffre noir ouvert ; et la consolation, philosophique et musicale, consiste non pas à procurer une ataraxie sereine ou à composer une partition cohérente, mais à transformer ce terrible tohu-bohu en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | La réconciliation hégélienne, fondée sur la négation à surmonter, est totalement bête, puisque les contraires ne s'unifient jamais non seulement dans le monde spirituel, mais même dans le monde matériel. Toute idée est un arbre ; s'il est ouvert à l'échange dans un monde fraternel, il s'unifiera avec un arbre-frère, et l'arbre résultant s'offrirait aux inconnues nouvelles et aux nouvelles unifications ; s'il est au milieu d'un désert, il faudrait lui chercher une consolation qui adoucirait son agonie. | | | | |
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| souffrance | | | Un créateur, fatalement, devient mélancolique à cause de ses propres ombres ; le consoler, c’est de lui apporter de la lumière. Si, en plus, tu es poète, tu chercheras, dans le bruit ou l’indifférence de la vie, à en extraire des mélodies et des mystères. Et d’ailleurs, ce sont deux seules tâches d’une bonne philosophie et même de la poésie : « Nous sommes nés pour la lumière, pour la musique et la prière » - Pouchkine - « Мы рождены для вдохновенья, для звуков сладких и молитв ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, qu’apporte une bonne philosophie s’adresse à ce qui est déjà enterré, elle serait donc vécue par celui qui croit en miracles, - comme une résurrection. « Le devenir d’un être doit être expliqué comme une vie, une mort, une résurrection » - G.Bachelard – cette gageure réussie, la vie même serait ressentie comme un miracle. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la vie et non pas la philosophie qui produit notre dénuement tragique ; la philosophie ne peut ni ne doit qu’en inventer une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Si quelqu’un te console avec sa musique, verbale ou spirituelle, tu l’appelleras – maître. Et puisque la douleur ne te quittera jamais, tu porteras toujours le besoin de son maître. « L’homme est une bête, ayant besoin d’un maître » - Kant - « Der Mensch ist ein Tier, das einen Herrn nötig hat » - seulement je dirais que ce besoin vient de l’ange qu’est aussi l’homme. | | | | |
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| souffrance | | | Toute coexistence rationnelle entre le réel et le rêvé aboutit au désespoir ; l’espérance ne peut naître que d’une rupture entre eux : soit tu agiras dans le réel, débarrassé de l’imaginaire, dans la quiétude de mouton ou l’algorithmie de robot, soit tu seras consolé, dans un rêve au seul firmament, sans horizons. | | | | |
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| souffrance | | | Créer selon l’âme, c’est éviter le bruit et n’émettre que la musique ; vivre selon l’âme, c’est chercher des consolations. Créer selon l’esprit, c’est rechercher un langage châtié ; vivre selon l’esprit, c’est souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | Les tracas de mon soi connu se calment par la résignation, la fatalité ou l’ironie ; n’a besoin de consolation que mon soi inconnu. « La souffrance : l’appel au secours de l’autre moi, le gémissement d’une demande de consolation »* - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’esprit, toute espérance ne peut être qu’absurde ; pourtant, faute des âmes, c’est de l’esprit que les hommes d’aujourd’hui attendent du soulagement ou de la consolation, ce qui, fatalement, sentira calculs fallacieux. Seule l’âme crée des mystères consolants, comme l’esprit fabrique des problèmes désespérants. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | C’est à la lumière du jour que le net désespoir inonde mes yeux ; les ténèbres nocturnes réveillent mon regard, et il se fend d’une vague mais belle espérance. Intervertir les saisons, c’est enfanter d’avortons. Et puisque la vraie création est faite d’ombres, on doit ne parler qu’à travers la nuit. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, n’est pas un refuge, offrant toit et chaleur, mais des ruines, hantées par des fantômes, instantanés, ardents et fraternels. Gémissement, tourné en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui n’a pas besoin de consolation est mouton ou robot. Comme l’est celui qui ne vibre pas à la vue de la beauté divine de notre planète. « Une consolation, venant de l’harmonie du monde, m’indigne » - Berdiaev - « Утешения мировой гармонии вызывали во мне возмущение ». L’indignation, comme toute négation, est la forme la plus banale du conformisme moderne. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme sensible et imaginatif trouve toujours une haute raison, mystérieuse ou obscure, pour se consoler ; seuls les repus médiocres geignent au sujet de leur désespoir insondable et incurable. « Il est honteux d’être malheureux sans retour ! »** - Chestov - « Быть непоправимо несчастным — постыдно ! ». | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | Tout créateur connaît les assauts du désespoir, que n’arrive à endiguer aucune autorité – que ce soit le savoir, la puissance ou Dieu. Pourtant, le désir de la consolation ne se laisse pas éteindre et trouve son assouvissement éphémère et furtif dans la tentative de munir la création humaine de l’intensité du créé divin, qu’on finit par confondre : « Quelle consolation – la représentation d’un Dieu du devenir ! »* - Nietzsche - « Was für ein Trost in der Vorstellung eines werdenden Gottes liegt ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, ne doit rien à la bonne foi, à la cohérence, à la suite dans les idées ; tout au contraire, la raison plaide toujours en faveur de l’angoisse incurable, et Sartre, au fond : « Nous fuyons l’angoisse dans la mauvaise foi » a raison, seulement il faut savoir vivre cette fuite dans le temps en tant que consolation dans l’espace. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est réalisable doit être exclu du cercle de mes outils potentiels de consolation. D’ailleurs, la vraie recherche d’une vraie consolation commence avec le constat d’un néant consolateur. « De tout ce qui console un inconsolable, rien ne vaut la certitude, que son cas n’admette aucune consolation »**** - Nietzsche - « Von allen Trostmitteln tut Trostbedürftigen nichts so wohl als die Behauptung, für ihren Fall gebe es keinen Trost ». | | | | |
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| souffrance | | | Adoucir les capitulations, par des caresses verbales, plutôt que redonner l’envie de se battre, par des promesses d'idéal, - telle serait la fonction de ma consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Le rôle rationnel de la consolation devrait consister à entretenir une mélancolie impondérable, à l’opposé d’un abattement trop lourd ou d’une euphorie trop légère. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne permet pas de redresser ma tête après un naufrage regrettable ; elle tente, tout en gardant ma tête basse, d’élever mon âme, avant que celle-ci n’affronte un naufrage prédestiné. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne me réconforte pas, elle apporte de l’aura invisible à mes faiblesses, fatales et nobles. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme délicat associe la consolation avec la hauteur et la caresse. La douceur manquant, l’homme, dans sa hauteur fébrile, est pris de vertiges et s’effondre ; dans cette chute, il trouve souvent une fausse consolation – la pensée du suicide (Nietzsche). | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit est inconsolable, c’est l’âme qu’il faut chercher à consoler. Et, pour ceux qui ont encore une âme, le mot de Dostoïevsky est juste : « L’âme est tentable, mais aussi consolable » - « Душа и испытуема и утешена » - elle est tentée par l’esprit et consolée, en dominant l’esprit. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement dans le refus de l’implacable raison que se formule une véritable consolation ; elle serait donc due à une forme de folie ; l’alternative est connue – se morfondre dans un véritable désespoir. « Il vaut mieux confier sa vie à la folie, que chercher une poutre pour se pendre » - Érasme - « Satius stultitia vitam exigere, an trabem suspendio quaerere ». | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Les abattements, dont je cherche une consolation, sont surtout ceux que je ne partage avec personne, ou, plutôt, que j’envisage sous un angle de vue exclusif. Les leurres collectifs sont de l’opium, et je veux de l’ambroisie, réservée aux divins. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’élimine pas la souffrance, fatale, incurable ; elle rend tenable sa cohabitation avec un élan, même vers des étoiles éteintes. « Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité ; tu connaîtras d’étranges hauteurs »** - R.Char – résistance, réconciliée avec résignation, s’appellera consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Les sources des consolations se trouvent plus près de la mélancolie que de l’enthousiasme. « Partant de la mélancolie, il finira par chercher des consolations éphémères dans un système philosophique » - B.Russell - « Melancholy at first, he is seeking ultimately the unreal consolation of some system of philosophy ». | | | | |
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| souffrance | | | D’innombrables horreurs, dans la nature ou dans la morale, et qu’on peut énumérer sans peine et à l’infini, résultent dans deux attitudes types : soit on s’effarouche et maudit la Création divine et l’on est homme du ressentiment, soit on trouve une consolation dans la création humaine, où le Beau s’émancipe du Bon et résume en soi l’essence du monde et l’on est homme de l’acquiescement. | | | | |
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| souffrance | | | Il y a des maux, dont on connaît des traitements apaisants, dont l’application ne demande que de la détermination. Le diagnostic d’un malaise incurable ne peut pas signaler de remèdes ; mais si le diagnostic lui-même me fait tourner le regard du côté de mon étoile, j’appellerais cet effet bienfaisant - consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La recherche de consolations, à travers ses propres abstractions métaphoriques, - telle est la vocation philosophique. Les philosophes attitrés en sont dépourvus et pratiquent deux ennuis professoraux : remâcher les discours des anciens ou afficher la passion de la vie, qui s’opposerait aux abstractions de l’esprit. Mais leur vie est celle des rats de bibliothèque contractuels. La belle vie ne ressort que sous la plume du poète et, en particulier, du philosophe. Les non-poètes ne devraient jamais entrer dans les cavernes des philosophes. | | | | |
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| souffrance | | | L’ivresse – la terre échappe sous mes pieds ; l’angoisse – mes horizons s’effondrent ; le vertige – le firmament accueille mes rêves. Le vertige est peut-être la seule consolation que je puisse apporter à mes pieds égarés et à mes yeux trop lucides. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | Au paradis est absurde l’espérance ; dans l’enfer – le désespoir. Et puisque dans la vie réelle (et non pas dans celle du rêve), tout tend vers des finalités infernales, il faut y pratiquer l’art de la consolation, absurde pour les yeux et salutaire pour le regard. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne peut être que tragique : par la beauté d’un rêve faire triompher l’âme noble sur l’impitoyable esprit, la vérité métaphorique l’emportant sur la vérité mécanique. « La vérité est noble, et l’image qui la révèle, c’est la tragédie » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Avoir sous les yeux l’horrible et chercher à le neutraliser par le beau est l’une des tâches de la consolation philosophique. En sens inverse, la poésie s’enivre du beau, sans se dégriser par l’horrible qui en surgit. « Le beau n'est qu'un seuil du terrible » - Rilke - « Das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang ». Ou R.Char : « La beauté traverse notre champ radieux et l’allume de notre gerbe de ténèbres ». | | | | |
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| souffrance | | | Le salut : une conscience tranquille, une paisible résignation, une lumière sans tache – toute recherche de ces béatitudes ne peut être que sotte. À son opposé – la consolation : la Vérité des glaces et des ombres, dans l’âme trouble, face aux caresses - souvenirs de la chaleur du Bien introuvable ou étincelles tremblantes du Beau réinventé, réanimé. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage ne cherche de la consolation que pour ce qui est sans espoir. « À des maux sans espoir il a déjà trouvé remède »*** - Sophocle, bien que ce remède soit davantage une drogue ou un placebo. | | | | |
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| souffrance | | | Sous consolation, j’entends l’accord harmonieux entre le mystère lointain du Bien et du Beau, face au problème du Vrai proche et écrasant. Mais il est possible, qu’une autre puisse consister à apprendre à vivre du rire ignorant les pleurs. « L’art sera le rire de l’intelligence, comme il fut chez Platon, Mozart, Stendhal » - G.Steiner - « Art will be the laughter of intelligence, as it is in Plato, in Mozart, in Stendhal » - mais laissons tomber l’intelligence… | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c’est l’action et les yeux ; le rêve, c’est l’abandon et le regard. Dans la vie on souffre ; dans le rêve on se console. « Ascèse et non berceuse : telle est la vie morale » - Jankelevitch. Laissons l’ascèse à la vie, cherchons la consolation dans la berceuse du rêve à naître, rêve plutôt esthétique que moral. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie est l’épuisement fatal de nos mélodies, et la consolation consisterait à transposer une symphonie vitale en un solo, lointain, mélancolique mais fidèle à l’original. « Je crois en vie éternelle, exclame la tragédie ; tandis que la musique est l’idée immédiate de cette vie »*** - Nietzsche - « Wir glauben an das ewige Leben, so ruft die Tragödie ; während die Musik die unmittelabare Idee dieses Lebens ist ». | | | | |
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| souffrance | | | Aucune belle espérance ne peut naître du savoir ; seul le créer artistique en promet : « Les beaux-arts sont faits pour consoler »** - Stendhal. | | | | |
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| souffrance | | | La biologie fait voir et admirer le miracle de la vie, mais aucune science ne nous console de l’horreur impensable de la mort. Seule la philosophie peut nous détacher de la vue du futur, nous enivrer de la merveille du présent, nous consoler par la revisitation exaltante d’un passé réinventé. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit peut (et peut-être même – doit) être ténébreux, mais le cœur doit être lumineux. Et la consolation, dans les ténèbres, consiste à faire voir quelques rayons de lumière, même éphémère, à forcer l’esprit céder au cœur, se rendre faible. « La plus grande force d’esprit nous console moins promptement que sa faiblesse »** - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, due à l’ignorance, est préférable à celle que nous apporterait le savoir – la platitude calme, la profondeur exacerbe. Seul l’attachement au rêve nous offre une consolation noble et éphémère, trouble en profondeur mais lumineuse en hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Le mérite principal de Dostoïevsky est d'avoir compris, que ce n'est pas une valeur, singulière, univoque et indubitable, qui distingue un homme, mais tout un axe équivoque, dont cette valeur n'est qu'un cas particulier : de chute à salut, d'espérance à désespoir, d'ange à bête. Mais le seul à avoir compris et mis en pratique ce terrible et authentique constat fut Nietzsche. La perplexité et la honte de Dostoïevsky et la noblesse et le style de Nietzsche, la conscience et le talent, mais la même place de la souffrance et de l'art, chez tous les deux. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n’est pas redonner l’envie des départs dans la vie, mais le goût des commencements dans les rêves. Le désespoir est dans la vie agonisante, l’espérance – dans le rêve renaissant. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’espérance est perçue comme une promesse, elle pourra servir de consolidation mais non de consolation. « L’espérance anime le sage et leurre le présomptueux »* - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire finira toujours par désespérer ; mais les pleurs ont toujours une chance de nous consoler. « Qui sait pleurer, sait aussi espérer » - Chestov - « Кто умеет плакать, тот умеет и надеяться ». | | | | |
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| souffrance | | | En tant que remède spirituel, toute consolation finit par tuer, dans le temps, toute espérance ; la consolation n’est bonne qu’en tant que drogue euphorisante, entretenant, dans l’espace, l’illusion de l’éternité, mais « la perte des illusions amène la mort de l’âme » - N.Chamfort – d’où la multiplication des esprits et le dépérissement des âmes. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas dans une paix d’âme, mais dans la fierté retrouvée des passions vécues jadis, dans l’élan vers les étoiles éteintes. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Par une espérance irréelle qui s’en dégage, la tragédie est une consolation ; et puisque la belle musique conduit à un désespoir inconsolable, la tragédie est incompatible avec la musique. | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande liberté consiste en indépendance, vis-à-vis de l’esprit, - du cœur ou de l’âme. Du Bien ou du Beau, vis-à-vis du Vrai. Et donc, cette liberté doit apporter de la consolation et non pas des blessures ou des amertumes. Le philosophe de la liberté, Berdiaev, s’y trompe lourdement : « La liberté apporte la souffrance et une vie tragique » - « Свобода порождает страдание и трагизм жизни ». C’est la vérité, ce produit irréfutable de l’esprit, qui amène ces calamités, qu’adoucissent le cœur ou l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et la douleur, dues à la condition humaine, frappent, avec la même intensité les délicats et les goujats, et, ce qui est le plus important, provoquent les mêmes conséquences. Aucun culte de ce genre de calamité ne peut apporter quoi que ce soit de positif à n’importe quel homme, aussi évolué ou profond qu’il soit, et aucune consolation ne freinerait notre descente aux enfers. En revanche, la souffrance, liée à l’extinction fatale de nos rêves, n’est connue que des hommes, dont l’âme avait atteint une certaine hauteur ; et s’accrocher aux souvenirs de nos élans de jadis peut servir de consolation, fallacieuse mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | Comme la mort elle-même, ce qui meurt en moi, tandis que je suis toujours en vie, n’est pas une tragédie, mais une extinction irréversible, tandis que la tragédie est un scintillement lointain de ce qui fut jadis une proche lumière, un éblouissement, et qu’une consolation peut encore maintenir en vie. | | | | |
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| souffrance | | | Tous les philosophes, indifférents à la recherche de consolations, sont des hommes sans cœur. Chez Nietzsche, la consolation, c’est l’élan vers le surhomme, vers le divin, vers l’inexistant donc – la plus noble des consolations ! | | | | |
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| souffrance | | | Mélodrame : tu quittes ce que tu désirais ; tragédie : ce que tu désirais – te quitte. « Qu’on détourne les yeux et les oreilles de ce qu’on a quitté » - Sénèque - « Oculos et aures ab his quae relinquit, avertat » - et qu’on les dirige sur ce qui nous quitte, c’est la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation évangélique (surtout celle du Sermon de la Montagne – soifs assouvies, larmes séchées) est misérable. La bonne consolation n’est jamais dans un futur figé ; elle est dans la mémoire vive ou ravivée. | | | | |
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| souffrance | | | La pitié et la consolation adéquates ne peuvent s’adresser qu’à toi-même ; puisque tu ne sauras jamais la véritable source des chagrins des autres. Ni les amoureux ni les amis n’ont jamais les mêmes chemins, menant à la douleur ou au désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | C’est une soif affaiblie, et non pas un manque de fontaines, qui a besoin de consolation. Ce n’est pas l’esprit, creusant des gouffres, qui te rendra l’espérance, mais l’âme, dégageant ton étoile des nuages qui l’occultaient. « Dans la réflexion se trouve une source inépuisable de consolations » - Novalis - « Nachdenken enthält eine unendliche Quelle von Trost » - qui, rapidement, s’avéreront insipides, tandis que la consolation est retour du goût de vie ou de rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La bonne consolation ne s’appuie que sur des images ou sensations désincarnées, impalpables. Tout ce qui porte la pesanteur des promesses, des pensées, des mouvements conduit au désespoir. « L’amertume vient des désirs rélictuels d’incarner quelque chose »* - Mravinsky - « Горечь идёт от остаточных желаний что-то воплотить ». | | | | |
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| souffrance | | | Peu soupçonnent, que derrière la banalité de la phrase – la vie est tragique – se trouve la définition même de la tragédie, que formula, génialement, Hugo : « La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime » ! La baisse d’intensité de ce qui, jadis, nous bouleversait. Et la consolation - un regard fidèle, se substituant à une étoile éteinte. | | | | |
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| souffrance | | | À tout coup reçu, le corps et l’esprit ont des réactions semblables – neutraliser la plaie ; mais le cœur et l’âme devraient ne se soucier que des blessures incurables – l’oubli réussi s’appellerait consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Par tes incantations aléatoires, éblouissements volontaires ou extases excitantes, tu peux arracher quelques consolations à une vie ou un rêve qui se fanent, mais tu n’arriveras jamais à adoucir le souvenir tragique de leur beauté originaire. « Aucune prière ne fera revenir une beauté sur le déclin » - Nabokov - « Не удержать тающей красоты никакими молитвами ». | | | | |
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| souffrance | | | Tes états d’âme, aussi puissants, nobles et éclatants qu’ils soient, finissent, fatalement, par perdre, à la fin, de leur intensité et de leur attirance, d’où leur rôle déterminant dans la recherche de tes consolations. Dans ton écrit, tu devrais ne présenter que tes états d’âme initiaux – enthousiastes, admiratifs, amoureux. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation : constatant une horrible indifférence envahir tes sens, te tourner vers ta jeunesse et ressusciter la fidélité à ses extases ou le sacrifice de ses dégoûts. | | | | |
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| souffrance | | | De tous les arts, la musique est le seul tourné vers la consolation. « Pour un homme attristé – pas de meilleure consolation que la musique » - Tchékhov - « Музыка - лучшее утешение для опечаленного человека ». On n’a même pas besoin de chagrin : « Dans un tableau je voudrais dire quelque chose de consolant comme une musique » - van Gogh. | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | Dostoïevsky veut être consolateur des autres ; Nietzsche veut rester inconsolé ; je veux être consolé par moi-même, consolateur. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d’une noble consolation : passer d’un pessimisme réel à un optimisme imaginaire ; mais pour l’atteindre, il faut recommencer à vivre dans le monde, peuplé des plus inaccessibles des rêves et des plus purs des souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Là où la vie réelle désespérante dit C’est la fin, mon rêve, à la recherche d’une consolation, dit C’est un commencement et une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, tôt ou tard, nous frappera, tous. Il faut être idiot, pour suivre la direction, préconisée par Aristote : « Non le plaisir, mais l’absence de douleur, que doit chercher le sage ». La voie épicurienne est plus sensée, mais je leur préférerais, à toutes les deux, des sentiers non-battus, menant au rêve, même si, au bout, m’attend une impasse. On ne se console d’une douleur réelle ni ne devient esclave des plaisirs communs que par un regard sur le rêve non-éteint. | | | | |
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| souffrance | | | L’arbre de vie dans ton imaginaire tragique : dans la jeunesse – une cécité face à tes racines, une floraison dans ton intérieur, les fruits poussant à l’extérieur et consommés pour entretenir la vie réelle et obscurcir des souvenirs de tes fleurs, de tes rêves éphémères. La consolation : devant tes yeux fermés – résurrection des pétales. | | | | |
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| souffrance | | | Toute fuite devant une réalité bien portante, vers un rêve agonisant, est signe de faiblesse, mais son culte apporte la plus pure des consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Le Phédon est, peut-être, le plus beau livre sur la consolation, vue comme rencontre de la douleur et du plaisir. Mais pour Socrate les convives sont la mort et la sagesse, tandis que ce devaient être le bonheur évanescent, dont la jeunesse se ranime par un regard, caressant et ressuscitant. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun raisonnement ne peut soulager le désastre de l’atterrissage de tes rêves ; mais le contraire du raisonnement est la fidélité aléatoire de ton regard sur ton étoile évanouissante. « Les dés te consolent » - Sénèque - « Alea solacium fuit ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est toujours un défi à la vie réelle. Ce qui est faux dans la réalité : « Chagrin est bref, bonheur est éternel » - Schiller - « Kurz ist der Schmerz und ewig ist die Freude » - la consolation l’impose au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | L’irréparable dans la vie demande du courage lucide d’abandon ; l’irréparable dans le rêve se redresse par la consolation, par la fidélité aux chimères. | | | | |
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| souffrance | | | Tous les grands philosophes révèrent d’écrire un livre de consolations ; aucun ne réussit, car, au lieu d’adoucir la tragédie des rêves, ils s’attaquaient aux amertumes des tracas réels ou à la béatitude d’une vie d’au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | Le salut est affaire des fanatiques ; les doux se contentent de la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut être très lucide sur la terrible déchéance, sentimentale ou intellectuelle, qui nous guette, pour comprendre ce qu’est une vraie consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Une belle musique ne fait qu’enténébrer les inconsolés ; elle n’est qu’une tentative de consoler, toujours ratée ; mais elle t’invite à chercher des consolations ailleurs que dans les sons lumineux – peut-être dans les souvenirs des belles ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Chasser le réel de tes soucis, telle devrait être ta première réaction face au désespoir ; le désespéré doit se réfugier dans le rêve. « Se débarrasser de la réalité, c’est ce qui console. L’espérance n’a sa place que chez l’inconsolé »** - Adorno - « Das Tröstliche – dem Dasein sich abzutrotzen. Hoffnung ist am ahesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | Le contraire de la consolation, c’est l’indifférence, le contentement de ton paisible état, l’oubli que tu as besoin d’être consolé. L’inquiétude pour un rêve évanescent doit t’accompagner dans toute paix d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La lente et inexorable montée du désespoir dans la vie réelle devrait réveiller la furtive espérance, c’est-à-dire une consolation par un souvenir d’un rêve endormi. « L’espérance est un mouvement de l’âme qui témoigne du plus profond désespoir quant à l’état réel des choses »*** - Baudrillard. | | | | |
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| souffrance | | | Épicure, Lucrèce, Sénèque, Boèce portent le sens tragique de la vie et, donc, se penchent sur la consolation. Chez les modernes, on ne trouve le besoin de consoler que chez Tchékhov. Le doute trivial de Descartes, le désespoir géométrique de Spinoza, l’absolu galimatieux de Hegel occupent, aujourd’hui, les esprits privés d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l’âme ; et celle-ci y est plus un outil qu’un objet. L’objet est fourni par les confrères de l’âme – le cœur et l’esprit. Le cœur est sensible au caractère tragique d’une vue de rêve ; il appelle le philosophe à chercher des consolations. L’esprit abstrait se réduit aux domaines de ses manifestations, ce qui nous conduit aux interrogations sur la place du langage dans un discours. | | | | |
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| souffrance | | | Si, jamais, un déçu rêva, il rêva mal. On ne console pas les déçus du réel, on ne console que les fidèles du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La misère et la solitude me poursuivirent en mon enfance comme en ma jeunesse. Mais il fallait consoler ma mère, dont le malheur fut beaucoup plus vaste et incurable. Le bon Sénèque, avec le stoïcisme de sa lettre à sa mère, m’aida. Je l’imitais : « Car même sans pouvoir empêcher tes larmes couler, je serais parvenu à les essuyer » - « Cum lacrimas tuas, etiam si supprimere non potuissem - abstersissem ». | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance naît non pas d’une promesse de ton avenir réel, mais de la réanimation du passé de tes rêves. « Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions »** - Chateaubriand. D’une mémoire complice sort la consolation, illusoire mais la seule crédible. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réanimation ou la résurrection d’un rêve sur le déclin, c’est-à-dire réduit à une mémoire. Consoler est donc presque le contraire de vivre : « Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | On peut combattre la souffrance venue de l’extérieur ; la souffrance intérieure est invincible, car son foyer, un rêve expirant, ne peut qu’être consolé, sans apaiser la souffrance elle-même. « La consolation est un étrange état d’âme qui laisse subsister la souffrance, mais élimine la souffrance de la souffrance »*** - G.Simmel - « Der Trost ist das merkwürdige Erlebnis, das zwar das Leiden bestehen lässt, aber das Leiden am Leiden aufhebt » - élimine le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La beauté qu’offre la nature, ou la gloire, que t’offre la société, peuvent faire redresser ta tête, mais non pas ton cœur, où résident tes rêves faiblissants. Les cœurs fragiles ne sont consolés que par les âmes agiles. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation ne s’adresse pas à celui qui souffre dans le réel (l’inconvénient de tous), mais à celui dont le rêve, jadis ardent, devient tiède (la tragédie des rares). | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Les consolations adressées à ta vie sont de brèves anesthésies, sans aucun suivi, sans aucune thérapeutique. Les consolations doivent se tourner vers ton rêve anémique, en revitalisant les illusions dont te nourrissaient les yeux fermés et le regard tourné vers les étoiles. Dans la vie, on t’injecte des placebos communautaires ; dans le rêve, tu bois des élixirs revigorant tes élans solitaires. | | | | |
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| souffrance | | | Plus qu’en moi-même, mon rêve est dans l’élan vers une cible, inaccessible et indicible, que j’appelle mon étoile ; et la consolation consiste à rendre à cette lumière lointaine et faiblissante un peu de son éclat d’antan et à mes ombres – un peu plus de consistance. | | | | |
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| souffrance | | | Une fois le rêve éteint, on se suicide pour éteindre la réalité. La pensée du suicide est une mauvaise consolation, la bonne relève du travail de Phénix – chercher à rallumer le rêve au milieu des cendres. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas un remède pratique contre un malheur réel, au présent, mais un réveil magique des symptômes d’un bonheur éphémère, au passé. | | | | |
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| souffrance | | | Les objets de tes désirs sont immatériels et n’offrent à ta sensibilité qu’une enveloppe, une espèce de peau qui ne demande que d’être caressée par tes rêves. Le drame survient lorsque cette peau y devient moins sensible à cause soit de la pesanteur terrestre, qui t’abaisse, soit de la grâce céleste, qui te quitte. C’est ici qu’apparaît le besoin d’une consolation philosophique qui, contrairement à toutes les autres se tourne non pas vers l’avenir mais vers le passé. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la nostalgie du passé et non la souffrance au présent qui t’appelle à chercher une consolation ; la vraie souffrance est inconsolable, la raison étant sans pitié, mais la nostalgie peut se transformer en mélancolie, par réanimation du rêve d’antan. Mais La Rochefoucauld les confond : « Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler ». - il est trop optimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus savoir ni rire ni pleurer – l’origine de la nostalgie. Ne pas avoir assez ri ni pleuré – l’origine de la mélancolie. La seconde, guérissant la première, - la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation que je cherche serait une résurrection plutôt qu’une guérison. Magnifique sous forme d’un Verbe, d’un tableau, d’une Passion musicale, et néant – dans la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta jeunesse, tu te consoles surtout de petits tracas, liés à la malchance ou l’injustice extérieures. À l’âge mûr, tu te consoleras de tes propres rêves évanescents.« L’essentiel, faire de beaux rêves ; n’en plus faire que de mauvais, voilà vieillir » - A.Suarès. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur consolante est une grâce, un état d’âme suspendu, évitant toute pesanteur terrestre. Irréductible ni aux mots ni aux idées ni aux images. Mais ce serait aussi la définition de la musique. « La musique aspire à retourner à l’état incertain, dans lequel se concentre une vie blessée » - Sloterdijk - « Die Musik strebt in den Schwebezustand zurück, in dem sich das verletzte Leben sammelt ». | | | | |
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| souffrance | | | Les idées ne consolent pas ; ne consolent que les rappels des rêves. « La brève saison des idées, le long trajet vers la sensation, suffisamment ponctué de saveurs, pour qu’on y trouve de quoi se consoler »** - R.Debray. | | | | |
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| souffrance | | | Les rêves se délavent comme les couleurs d’un tableau ou les empreintes, laissées dans notre âme par un beau livre. Le salut, ou la consolation, c’est de réduire tes impressions à la seule musique, qui semble être la seule à échapper à l’usure par le temps. Et tu appelleras le lieu qui accueille cette musique – ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut occuper les cellules les plus vivaces de notre mémoire avec des traces de nos états d’âme enthousiastes, au passé. C’est avec ces traces qu’il faudra, un jour, remplir le vide envahissant du présent, et ainsi nous éloigner de l’angoisse, nous consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le malheur dans la réalité d’aujourd’hui que tu dois chercher à consoler, mais le bonheur d’un rêve d’antan, qui perd de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Avec tes souvenirs nostalgiques, deux démarches respectables : les ensevelir pompeusement ou les embellir humblement – se désoler ou se consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Tous ceux qui projetaient des chemins du salut, pour l’humanité consentante, finirent dans les affres des impasses. Ils auraient dû se contenter de consolations solitaires, qui résident, toutes, dans tes commencements, dans ton regard immobile sur ton étoile immobile, dans ton élan immobile. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Il est plus facile de désavouer les fondements d’une euphorie que ceux d’une panique. Il vaut mieux s’en prendre au plus difficile et chercher des consolations dans l’obscure hauteur plutôt que des démonstrations dans la profondeur transparente. | | | | |
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| souffrance | | | En quête de consolation, tu devrais, au lieu de chercher un rétablissement d’un rêve agonisant, te rappeler, simplement, que la vie est un miracle, rétablir l’entente entre les yeux ouverts et les yeux clos. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réparation verbale d’un indicible abîmé. « Aujourd’hui, tout s’achève, puisque rien ne se répare plus » - Tsvétaeva - « Сейчас всё кончается, потому что ничто не чинится » - on ne pleurera que le tout des rêves, non des actes. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vraie espérance ne console qu’en rêve. « Que ce qui vous est promis en songe arrive en songe ! » - J.Joubert. | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie sert à surmonter la tristesse des passions déclinantes. « De l’ennui on ne triomphe que par la langueur » - Tsvétaeva - « Только в тоске мы победны над скукой ». | | | | |
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