| art | | | Tous les pré-socratiques furent des poètes, l'hexamètre et non pas le syllogisme est leur élément naturel. Platon commença à injecter de la prose discursive dans l'écrit rhapsodique, qui aurait dû rester essentiellement poétique, pour faire parler nos sens, et le fastidieux Aristote acheva cette chute vers un verbalisme insipide du bon sens. | | | | |
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| art | | | Remarquable hiérarchie des genres littéraires, dans l'Antiquité ! Que diraient les Anciens en apprenant qu'aujourd'hui, le genre de Pétrone est placé au-dessus de ceux d'Horace ou de Sénèque ! | | | | |
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| art | | | On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche. | | | | |
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| art | | | Aujourd'hui, Aristote nous expose surtout des évidences, Platon - surtout des banalités, mais Homère est une éternelle découverte et un étonnement sans fin. La philosophie sans poésie va tout droit aux archives. | | | | |
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| art | | | L'une des plus belles preuves du fond poétique de l'homme est l'énigme des premiers littérateurs, historiens ou philosophes, qui, tous, furent poètes ! « Dire et chanter était autrefois la même chose »*** - Strabon. Et c'est pourquoi les premiers philosophes écrivaient en aphorismes, cette forme poétique de la véritable sagesse. | | | | |
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| art | | | La tragédie doit transiter par la mélancolie, par cette soif, née du conflit entre le vouloir lyrique, le devoir empirique et le valoir aristocratique. C'est pourquoi les comédies tragiques, vécues par les personnages de Tchékhov, sont au-dessus des tragédies comiques, que jouent les repus du pouvoir (Job, Andromaque ou Hamlet) et les repus du savoir (Faust ou Manfred). | | | | |
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| art | | | Créer des événements ou en être témoin ? - la littérature ou l’Histoire (étymologiquement, histoire remonte à témoignage). Soigner la forme imaginaire des réquisitoires ou plaidoiries, ou bien tenir au fond véridique des témoignages ? Réveiller le vouloir, faire naître le devoir, affirmer le valoir, faire preuve du pouvoir, hic et nunc, ou bien compléter le savoir du passé ? Les historiens antiques furent poètes et non pas chroniqueurs. | | | | |
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| art | | | Le Public d’un artiste : dans l’Antiquité – les poètes et les philosophes ; à la Renaissance ou à l’époque classique – les connaisseurs ou la Cour ; aux temps modernes – la gazette et le réseau social. De plus en plus vulgaire, de plus en plus grégaire. | | | | |
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| art | | | Ce sont les caprices des dieux, imprévisibles, vengeurs et songeurs, plus que les péripéties touristiques ou martiales des Terriens, qui font le mérite d’Homère ; mais dans l’Orestie d'Eschyle, prolongeant Homère, le venger efface le songer. | | | | |
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| art | | | Les Anciens inventèrent tous les genres littéraires, que la modernité ne fait qu’imiter. Le seul genre, où une réelle nouveauté fut introduite, c’est la tragédie, dont le vrai sens fut découvert par Tchékhov. Ni Dante ni Shakespeare ni Descartes ne peuvent prétendre à de telles trouvailles. Nabokov ne trouvait chez Tchékhov : « que des trébuchements continus, mais c’est l’homme, qui ne quitte pas des yeux les étoiles, qui trébuche »** - « непрерывное спотыкание, но спотыкается человек, заглядевшийся на звёзды ». | | | | |
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| bien | | | Le premier sentiment des paléochrétiens fut la repentance (et qui réapparaît chez Luther comme sa première thèse ! « La vie entière d'un croyant doit n'être que repentir » - « Omnem vitam fidelium poenitentiam esse voluit »), métanoïa, - une noble pose ! Car le mal, c'est faire souffrir ; mais il n'est pas de geste, dont ne souffrirait quelqu'un ; donc, le seul moyen de se rapprocher du Bien est la honte primordiale. « Le repentir, un gage troublant, mais précieux, de notre nature plus noble » - Fichte - « Es giebt Reue, ein beunruhigendes, aber doch köstliches Unterpfand unserer edleren Natur ». | | | | |
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| bien | | | Une certaine noblesse des Anciens venait de la distinction, qu'ils faisaient entre la morale pour l'âme et celle pour l'action ; chez les modernes, seule la dernière survécut, ce qui, paradoxalement, amena la funeste paix d'âme, aequitas animae, dont rêvait l'Ancien, tout en les débarrassant du ballast de la noblesse, qui est, avant tout, le sentiment de honte, periculum animae. | | | | |
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| bien | | | Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - A.Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation. | | | | |
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| bien | | | La sacrée triade humaine – corps, esprit, âme – ne peut se passer d'aucune de ses hypostases, sans déshumaniser l'homme. Mais il faut avouer que l'oubli moderne de l'âme conduit aux effets moins désastreux que le rejet chrétien, antique ou médiéval, du corps ou de l'esprit. Le moine concupiscent ou l'inquisiteur ignare furent plus nocifs pour l'éthique que n'est, pour l'esthétique, le comptable mesquin. | | | | |
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| bien | | | Les Anciens évoquaient un Bien obscur et une vague Vertu, découlant d’une Loi non-écrite, - pour justifier des Actes abstraits indéfinissables ; les modernes partent des actes mercantiles évidents, en les justifiant par le bien et la vertu, codifiés par la loi écrite. Le cœur de l’homme expliquait jadis, démagogiquement, ce qu’est le Bien ; le bien moderne est défini par une législation commerciale démocratique. | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| cité | | | Les Anciens croyaient en Déclin, les Modernes - en Progrès. Déclinent les meilleurs et progressent les pires, il n'y a pas de contradiction. | | | | |
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| cité | | | Le meilleur compagnon du prince, aujourd'hui, est le journaliste. Et dire qu'on vit Anaxagore admiré par Périclès, Aristote et Pyrrhon auprès d'Alexandre le Grand, Sénèque écouté par Néron, Boèce toléré par Théodoric, Thomas d'Aquin invité par Saint Louis, Pic de la Mirandole avec son mécène Laurent le Magnifique, Érasme auprès de Charles-Quint et de Vinci auprès de François 1er, Th.More apprécié de Henry VIII, Michel-Ange recherché par Jules II, F.Bacon par Elizabeth, Leibniz par Pierre le Grand, Voltaire par le Grand Frédéric, Diderot par la Grande Catherine et même Malraux par de Gaulle, ou tout au moins Guitton par Mitterrand. Je prédis, que les prochains princes seront journalistes, eux-mêmes. « Qualis grex, talus rex ». | | | | |
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| cité | | | L'hypothèse inverse : et si les Virgile ne pouvaient surgir que sous les César (de sceptre ou d'ambition), et jamais - sous un régime parlementaire ? L'extinction de l'intellectuel universaliste, dans des sociétés dirigées par des cornichons d'avocats, y trouverait sa justification. Et ma tristesse passagère tournerait en deuil définitif. | | | | |
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| cité | | | La question de société, qui est occultée par tous, tout en étant à l'origine de toutes les chamailleries, est : quelle doit être la récompense de la force (musculaire, intellectuelle, monétaire) ? La réponse, presque unique et presque unanime, est - l'argent. On te range d'après ce que tu manges. Nos footballeurs, nos penseurs, nos banquiers exercent de plus en plus le même métier - ce sont des faiseurs d'argent. Sans cette récompense, les déserts de la pensée, aménagés aujourd'hui en sinécures, retrouveraient le béni inconfort des cavernes. | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | Quel renversement de l'éthique aristocratique ! Dans l'Antiquité, où le sens des lois était faible, elle prônait la loi, face au sentiment rapace ; aujourd'hui, où le sentiment agonise, elle en appelle au sentiment, face à la loi de masse. | | | | |
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| cité | | | Quel fut le premier cadeau, que Zeus le taquin offrit à Europe séduite ? - un robot, Talos, créateur de la police des frontières. On connaît l'aventure de la lignée taurine, le bel avenir de la branche robotique commence à s'éployer sous nos yeux. | | | | |
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| cité | | | Au cosmopolitisme stoïco-chrétien et à l'internationalisme socialo-communiste succéda le globalisme des marchands. À la prière et au chant succéda le hurlement des traders et le silence des machines. | | | | |
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| cité | | | La culture est ce qui permet de prendre de haut la nature, la vérité et la liberté, tout en les maîtrisant. Et l'enseignement de langues anciennes et d'Histoire de philosophie, tant qu'il s'adressait aux élites, taraudées par le beau et le juste, en fut l'un des piliers. Mais depuis que le bouseux repu envahit l'école, il vaut mieux oublier le latin et enseigner l'écologie, le marketing et le traitement de textes, pour que triomphent la nature, la vérité et liberté mécaniques. En tout cas, la culture est condamnée, comme tout ce qui est organique. | | | | |
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| cité | | | La fraternité n'est possible qu'entre égaux ; l'infâme inégalité trouve des apologistes jusque chez les barbus antiques : « Si les biens étaient à tous, la noble générosité n'aurait plus sa place » - Aristote – la noblesse du don ne cache pas la bassesse du fond. | | | | |
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| cité | | | La liberté des Anciens fut plus noble que celle des Modernes, puisque celle-là était sacrificielle et personnelle et celle-ci – artificielle et universelle. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans, comme les démocrates, sont pour le pouvoir des meilleurs, donc pour une aristo-cratie. Ce qui les distingue, c’est leur corps électoral : une bande ou une foule. L’Antiquité essaya de confier le vote à la seule élite, ce qui débouchait toujours à plus de tyrannie capricieuse ou de démocratie haineuse. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation se compose de trois mondes – les actes, les idées, les rêves. Le dernier est hétérogène, il n’est accessible qu’aux solitaires ; les deux premiers réunissent des solidaires – des compagnons ou complices – ces deux mondes furent, le plus souvent, en lutte entre eux. L’Antiquité ignorait le dernier des mondes et réussissait à faire cohabiter les deux premiers. Le Christianisme introduisit un monde des rêves, qui vivotait jusqu’à la Renaissance. Mais le monde des actes dominait jusqu’au siècle des Lumières, où les idées commencèrent à rivaliser avec les actes et tinrent une place d’honneur jusqu’à l’écroulement du communisme. Aujourd’hui, le monde des rêves est mort ; les deux autres fusionnèrent, faute d’idées non testées par les actes. | | | | |
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| cité | | | Jules César se voulait historien, Néron – acteur, Marc-Aurèle – moraliste. Leurs homologues modernes se voient et se comportent en gérants d’entreprises lucratives. Aristote, Platon, Sénèque, Boèce, Léonard et même Malraux ou R.Debray furent amis du Prince. Aujourd’hui, c’est le journaliste qui a la faveur des Chefs gestionnaires. Et si ceux-ci avaient raison, l’art étant mort ?… | | | | |
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| cité | | | Offrir à Valéry des funérailles nationales fut un grand geste du Général de Gaulle, dont n’aurait pas pu se prévaloir Alexandre le Grand, qui admirait son collègue Achille et préférait ce plouc de Diogène à Pyrrhon et Aristote. Et le Général a tort : « Au fond des victoires d'Alexandre, on retrouve toujours Aristote ». | | | | |
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| cité | | | La chute du prestige de l’artiste (du poète au philosophe) est le même symptôme principal, annonçant et l’écroulement crépusculaire de l’Antiquité aristocratique et l’hiver thermonucléaire qui clôturera notre époque démocratique. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens attaquent des poètes et des sophistes, et non pas la poésie et la sophistique. Aujourd'hui, avec l'extinction des métaphores, l'homme moderne ne sait même plus ce que sont la poésie de l'âme ou la sophistique de l'esprit ; la rhétorique de comptable lui suffit. | | | | |
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| hommes | | | Résolument moderne - ils pensent que c'est très intelligent, signe de supériorité et de maturité. Hommes d'une saison, d'une seule prise d'images, d'une section plane, hommes des empreintes. L'homme du climat est irrésolument, problématiquement - ou, mieux, mystérieusement - passéiste, car au passé sont toutes les saisons de l'arbre qu'il veut être. « Revenez aux Anciens, et ce sera du progrès » - Verdi - « Tornate all'antico e sarà un progresso » - nos Virgile ne lisent plus Homère et deviennent journalistes. | | | | |
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| hommes | | | L'image du passé nous vient des fouilles : de l'Antiquité, on extrait les rythmes et les statues, et creusant les immondices de notre époque, on ne mettra au jour que les algorithmes et les statuts. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique fut complice du poète, dans l'escamotage de la vie. Le sage moderne enfanta le juste et le naturel, qui bannirent la passion injuste et le culte de l'homme inventé. Du divorce entre la raison et le rêve ne survécurent que des enfants-monstres : la machine et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | On croule sous des réponses savantes aux questions minables ! L'oubli des questions intéressantes, qui, toutes, furent posées dès l'Antiquité. Cet oubli, beaucoup plus que celui de l'Être, définit notre époque. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y a aucune raison de pester contre la modernité, puisqu'elle se serait éloignée de la Nature ; le bon Dieu ayant créé la vache, l'arbre et la rivière, prouve, par là même, que l'homme d'aujourd'hui est plus près du dessein divin que l'homme préhistorique. Mais un bug se serait glissé dans le programme thuriféraire, car le cerveau, contre toute attente, l'emporta sur le ventre, en privant ainsi le mouton de la victoire finale, pour offrir le podium au robot. | | | | |
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| hommes | | | Je traverse un bourg en Campanie ; une rue s'appelle via della Scuola Eleatica ; j'apprends que je marche sur les traces de Zénon et de Parménide ; c'est ici, dans cette Grande Grèce, qu'ils inventèrent la philosophie ; c'est moins bien connu qu'Agrigente d'Empédocle ou Syracuse d'Archimède. | | | | |
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| hommes | | | Un jour, la musique des ruelles moscovites et des places parisiennes se tut ; presque au même moment, le silence de Delphes ou Herculanum se mit à réveiller en moi une musique intérieure ; la musique durable, c'est un temps incompréhensible et non pas un espace maîtrisé. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'Antiquité, on peut trouver des égaux à Dante, Léonard, Michel-Ange, on n'en trouvera pas à Bach ; c'est la découverte de la musique qui nous rend modernes, au sens non-banal du terme ; que la passion, la souffrance ou l'angoisse puissent servir de thèmes aux plus belles mélodies, auxquelles se réduirait la vie, voilà une idée, qui n'effleure aucune tête antique. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs tableaux, les Anciens peignent, à 95%, l'Homme et à 5% - l'homme de l'Antiquité ; à la Renaissance, cette proportion est de 50/50 ; aujourd'hui, 5% seulement vont à l'Homme, le reste dévolue au siècle, à la routine, aux choses. Jadis, ils prêtaient aux choses inanimées des larmes (lacrimae rerum - Virgile) ou même une âme (Lamartine) ; aujourd'hui, où l'âme est obsolète, ils n'y mettent que leur esprit. | | | | |
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| hommes | | | La vie, sans aucun doute, est un miracle, mais est-ce que l'homme des cavernes s'en rendait compte ? Ou bien cette évidence est fruit de nos cerveaux hypertrophiés ? Toutefois, les Anciens, visiblement, ne comprenaient pas encore, que renouer avec sa vraie nature devrait n'avoir qu'un seul sens - redécouvrir l'émerveillement devant la féerie du monde. Le monde d'aujourd'hui étant vécu comme un rouage mécanique, jamais l'homme ne fut plus éloigné de sa nature. | | | | |
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| hommes | | | Ils passent, de plus en plus indifférents, devant des statues antiques, et ils sont de plus en plus nombreux à se proclamer déboulonneurs de statues, pour donner du sel à leurs dîners en ville. | | | | |
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| hommes | | | Deux mille ans d'histoire de l'homme, déchiré entre la bête et l'ange, qui l'habitaient en se chamaillant ; aujourd'hui, les hommes, une fois constatée la mort de Dieu, se débarrassèrent aussi de l'ange, pour ne rester qu'en compagnie de la bête ; apprivoisée et dressée, celle-ci devient robot ; la bête, c'est l'expérience, l'apprentissage, et son contraire s'appelait toujours pureté, c'est à dire - voix de l'ange. | | | | |
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| hommes | | | Tous les repus d'aujourd'hui, des philosophes aux chanteurs, des scientifiques aux footballeurs, des publicistes aux artistes, nous appellent à nous indigner : comment peut-on vivre avec X euros ? Pour une fois, que les Anciens sont plus nobles, avec leur condamnation unanime de la colère (de cohibenda ira) ! À condition, toutefois, qu'on ne glisse pas dans l'infâme paix d'âme. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens semblent être condamnés à la fatalité, mais l'indigence matérielle ou politique ne faisait qu'exacerber leur créativité, qui consistait à se sculpter soi-même. Les modernes semblent être libérés de toutes ces contraintes, et pourtant ils se présentent comme sculptures achevées de l'inertie. Ceux qui ne savent pas se sculpter eux-mêmes prennent le moule grégaire pour leur propre création, et vivent l'inertie collective comme la révolte individuelle. | | | | |
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| hommes | | | Je dois reconnaître, que, aujourd'hui, la voix exaltée est plus commune que la voix stoïque ; je dois purifier mes ivresses, en les débarrassant de toute indignation, dénonciation, revendication ; mais je dois affermir mes sobriétés à une hauteur, que ne guette aucune platitude. Rien de plus plat, aujourd'hui, que les révoltes qui fusent ; rien n'est plus près de l'étoile que l'acquiescement au ciel, au fond des ruines. | | | | |
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| hommes | | | Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur) - c'est pourtant ce que font nos intellectuels geignards et aigris, face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs. L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ? | | | | |
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| hommes | | | Les premiers génies de l'humanité furent dus à l'aspiration, poétique ou philosophique, par des astres ; l'inspiration, artistique ou chevaleresque, animait les génies de la Renaissance ; la lourde transpiration signale, aujourd'hui, la présence de nos génies mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Je ne vois pas les sophistes d'antan devenir cordonniers, mais je vois très facilement les philosophes universitaires d'aujourd'hui devenir représentants en transistors. Être professionnel ou être vénal devinrent synonymes. | | | | |
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| hommes | | | Le monde grec fut rempli de tragédies, d'inquiétudes et de violences, mais du penseur grec émanent la sérénité, la paix, la bonne humeur. Le monde d'aujourd'hui, débordant d'ennui, de bon sens et de transparence, se repaît de violences verbales, d'inquiétudes banales, de tragédies machinales. | | | | |
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| hommes | | | L'enfance du monde fut, de part en part, poétique ; c'est la Rome antique qui y introduisit de la prose : « À la poésie et la liberté d'esprit des Grecs s'oppose la prose de la vie des Romains » - Hegel - « Gegen die Poesie und Freiheit des Geistes von Griechen tritt bei den Römern die Prosa des Lebens ein » - la vie, elle-même, n'a pas de genre artistique ; soit on rend, par la poésie, son mystère, qui est musique, soit on en rebâtit, par la prose, son problème, qui est bruit. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge classique, les regards des sages se nourrissaient des figures de l'Antiquité, des faits du Moyen-Âge, des œuvres de la Renaissance. La seule nourriture de l'intellectuel d'aujourd'hui, ce sont les faits divers, judiciaires, sociaux ou administratifs, datant de semaine-mois-année qui précède son apparition à la télévision. | | | | |
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| hommes | | | La décadence commence par la domination du sens de l’existence sur la musique de l’essence ; et ceci se produit aussi bien dans la culture que dans les passions et les goûts. La tragédie grecque – l’affirmation du sens ; Bach – l’équilibre entre le sens et la musique ; Mozart et Beethoven – la domination de la musique ; Wagner – le retour vers le sens. Le sens incontrôlable étouffe nos fibres divines et se dévoue aux fils robotiques. | | | | |
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| hommes | | | En parcourant notre mémoire de noms de célébrités, on dirait que dans la première Antiquité il n’y a avait que des poètes, dans la seconde – que des philosophes, à la Renaissance – que des peintres, au XIX-me siècle – que des romanciers, au XX-me – que des politiciens, au XXI-me – que des gestionnaires. « Énorme serait mon horreur de savoir que l’avenir ne verrait naître aucun nouveau Tchékhov » - H.Hesse - « Es wäre mir ein tiefer Schmerz zu wissen, daß es künftig keinen Tschechov mehr geben werde ». Disparurent les tragédies et les comédies, et même les vaudevilles devinrent mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Le constatataire l'emporta sur le contestataire ; le doigt d'Aristote, de l'École d'Athènes, pointant la terre, ridiculisa le doigt de Platon, invitant le ciel ; seul le terrestre sert désormais de justification à toute quête du céleste. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le savoir s’associait surtout avec le valoir de son porteur ; la réalité d’aujourd’hui – bien que connue dans l’Antiquité en tant que métaphore -, est que le savoir se réduit au pouvoir sur les autres. | | | | |
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| hommes | | | L’Antiquité – la poésie d’un regard créateur ; la modernité – la prose des yeux scrutateurs. | | | | |
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| hommes | | | Lorsque la culture joue le rôle du critère principal, pour juger de la place d’une nation dans le monde, triomphent l’Europe méditerranéenne, dans l’Antiquité, et la France, depuis cinq siècles. Mais lorsque l’économie évince la culture, l’arrogance de l’Europe du Nord surgit à la place de l’élégance méridionale. | | | | |
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| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
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| hommes | | | Après les Écoles d’Athènes, de Florence, de Paris, écoles philosophiques, esthétiques, intellectuelles, on en est arrivé à l’école mécanique de la Silicon Valley. | | | | |
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| chœur intelligence | | | CITÉ : L'intelligence est un outil universel, interprétant, avec la même lucidité, les images des cavernes que celles de la cité. La connaissance structurelle d'une fourmilière avancée s'avère, quelquefois, plus profonde et motivante que la connaissance comportementale d'une cigale fourvoyée. À celle-ci on donne rendez-vous en temps de bise. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme de système fut compromis par les charlatans de la théorie des systèmes et par les sots-hermeneutes, exploitant, toute leur vie, un seul filon académique. Pourtant, la présence d'un système est une condition nécessaire de toute pensée complète, c'est à dire se penchant sur toutes les facettes irréductibles de la création divine – le bien, le beau, le vrai. D'où le respect qu'on doit porter aux Anciens (avec leur piété et curiosité), à Kant (avec sa triade de Critiques), à Nietzsche (avec l'art couronnant tout). | | | | |
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| intelligence | | | La raison antique se colore de son style ; le cynisme, le scepticisme, le stoïcisme, l'épicurisme ne sont que styles, avec les parts à peu près égales de sophistique ou de dogmatique, de vrai ou de noble, de solitaire ou de sociable, la poésie étant son guide - la raison tâtonnante. La raison d'aujourd'hui est incolore, ennemie de toute poésie, - la raison raisonnante. « Les vallées se divisent, les montagnes se rencontrent » - Tsvétaeva - « Враждуют низы, горы - сходятся ». | | | | |
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| intelligence | | | Le dire de la pensée (Logos), les structures de la pensée (les Écoles), l'image de la pensée (la société) - c'est dans ce sens, que le mot évoluait dans l'Antiquité. Aujourd'hui, il emprunte le chemin inverse. | | | | |
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| intelligence | | | À côté de l'inépuisable métaphore d'unification d'arbres (pressentie par Valéry à travers les concepts d'implexe, variable, substitution et outillée par des linguistes et cogniticiens sous forme de graphes acycliques), la logorrhée, antique, médiévale ou moderne, sur L'un et multiple, le même et autre, est dérisoire. Les banales relations mathématiques d'équivalence et d'ordre sont déjà plus intéressantes. | | | | |
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| intelligence | | | Plus on est ignare, plus nombreuses sont des questions, autour desquelles, soi-disant, il y aurait silence des Anciens ou des Modernes. D'où le tapage innovant des souteneurs, - de pensées volages ou de thèses sages. Le savoir remplit de bruit toutes les cellules, mais apprend à s'évader vers le silence de soi. | | | | |
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| intelligence | | | Les Grecs sont visuels ; le regard est une faculté aussi intellectuelle que visuelle ; Platon voit les Idées ; leur existence s'établit au-delà des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Tout honnête homme doit reconnaître, que les notions antiques d'être, de vrai, de l'Un, de savoir n'apportèrent rien d'intéressant au discours philosophique, et que le Chinois, avec son intérêt pour le rythme, pour les relations nettes entre entités vagues, fut un philosophe plus profond que le Grec. Toutefois, l'éternel détour des choses est plus radical, mais moins subtil et poétique que l'éternel retour des relations. | | | | |
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| intelligence | | | 99 % du savoir philosophique moderne se trouvent déjà chez les Anciens ; 99 % du savoir antique ne vaut pas un clou ; et ils continuent à se gargariser de leur savoir de sages ! Le vrai philosophe est celui qui, dans philo-sophie, voit le philia-amour (désir, passion, intensité) avant le sophia-savoir (mémoire, lectures, vocabulaires). | | | | |
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| intelligence | | | Après avoir répertorié les substances, les dieux et les natures (l'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance), la philosophie se décida, au XIX-ème siècle, à s'intéresser à la vie en tant que mystère et non pas problème ou solution. La philosophie aurait dû ne s'occuper que de ce qui n'est pas maîtrisable par le concept et abandonner le discours devenu verbiage ou répertoriage. La vie se sépare du langage fixe (décrivant l'inertie du mouvement), mais entretient des rapports secrets avec l'art mobile (chantant l'immobilité de l'invariant), jusqu'à se fondre avec lui : être artiste, c'est être vitaliste. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit est bien résumé par cette triade antique ou médiévale – l'intellect, la volonté, la mémoire, puisqu'elle correspond à l'interprétation de requêtes de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Trois critères, trois axes qualifient un écrit philosophique : banal/original, bête/intelligent, plat/stylé. Toutes les combinaisons furent possibles dans l’Antiquité. L’écrit nietzschéen est original et stylé ; l’écrit valéryen est original et intelligent ; l’écrit heideggérien est intelligent et stylé. Aujourd’hui, la banalité, la bêtise et la platitude caractérisent et la phénoménologie et la philosophie analytique et la philosophie du langage et la philosophie de l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | La forme, céleste, intellectuelle, de Platon, fécondée par le fond, terrestre, conceptuel, d'Aristote, enfanta du Logos, relation spirituelle, intermédiaire entre terre et ciel, esprit et matière, structure stoïcienne et chrétienne. | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| ironie | | | Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent. | | | | |
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| ironie | | | Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l'Un, l'Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même. | | | | |
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| ironie | | | Aux outrages, que font subir les philosophes égarés aux notions mathématiques d'ensembles ouverts ou vides, ou d'incomplétude gödelienne, peut s'ajouter la logique du second ordre, que ces derniers dédaignent, en la traitant de secondaire. Parfois je pense que l'inscription, à l'entrée de l'Académie platonicienne, n'était pas si bête que ça, mais à géomètre il faudrait y ajouter – linguiste et pleureuse. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est une fuite, une absence. En tant que telle elle fut à l'origine de la plupart des grandes littératures européennes modernes ; en Italie, avec Boccace, elle devint comique, en France, avec Montaigne, - abstraite, en Espagne, avec Cervantès, - chevaleresque, en Angleterre, avec Shakespeare, - charnelle, en Allemagne, avec Goethe, - romantique, en Russie, avec Pouchkine, - humanitaire. Curieusement, à l'opposé, les Romains n’eurent pas leur Socrate, et le glas de l'Antiquité sonna avec les ironiques Lucien et Juvénal. | | | | |
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| ironie | | | On connaît beaucoup moins la lascivité de Sabaoth que celle de Zeus, puisque celui-là faisait appel à l'engeance volatile, pour s'y identifier, voire pour s'y hypostasier ; et si Héraclès doit sa puissance à l'interminable nuit, que Zeus s'offrit pour cocufier Amphitryon, Jésus doit la sienne à la nuit des temps, qui s'abattit sur l'Europe pour un millénaire. | | | | |
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| ironie | | | De l'accélération du progrès : pas un seul dieu nouveau depuis deux mille ans, pas un seul philosophe nouveau depuis cinquante ans, pas un seul poète nouveau depuis vingt ans. Et le dernier homme nouveau, R.Debray, je le croisai il y a cinq ans… | | | | |
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| ironie | | | Les plus pures des abstractions antiques se trouvaient à l'aise en compagnie des ivrognes, hétaïres ou pâtres ; de quelles ivresses, de quelles voluptés peut se réclamer ce sage moderne, dont les seules quêtes sont : l'Être, l'Un et l'Ego (si enivrants et banals pour un Athénien et si sobres et ampoulés pour un Parisien), sont-ils transcendants ou transcendantaux, immanents ou réels ? - des robots enrayés, des programmes, qui bouclent dans un vide stérile des circuits sans vie. | | | | |
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| ironie | | | Je comprends le culte de la vérité pratiquée aux temps anciens, puisque se rapprocher de la vérité voulait dire s'éloigner de la réalité. Mais aujourd'hui, où le vrai et le réel vont main dans la main, se vouer à la recherche du vrai, c'est s'adonner à l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Le vrai, pour nos contemporains, est un enfant légitime d'un bon calcul et d'une belle fortune. En revanche, la généalogie du bon et du beau, de tout temps, fut mystérieuse : pour le bon, les Chrétiens escamotèrent la paternité, en vénérant la seule maternité ; et les Païens, pour la naissance d'Aphrodite, allèrent encore plus loin, en imaginant l'écume de la mer, fécondée par des éclaboussures sanglantes des résidus du Cronos émasculé. | | | | |
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| ironie | | | D'Élée à Cuse, tant de noms de ville sont collés aux noms des sages, qui les habitèrent, mais la seule ville, qui changea son nom en honneur de son philosophe, est signalée par Diogène – une ville, qui portait le nom d'un marchand de vin, devint Hipparchie, du nom d'une femme-philosophe. | | | | |
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| ironie | | | De tous temps, les dieux se laissaient fléchir, que ce soit à Troie, au Pont Milvius ou à Tolbiac, mais sans polythéisme le fair-play est impossible ; les gros bataillons l'emportent désormais systématiquement en favoritismes divins. | | | | |
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| ironie | | | Un Ancien formule une banalité ; traduite en une langue moderne, elle devient énigmatique ou absurde ; le prestige de cet Ancien provoque une montagne de commentaires de cette absurdité (et non pas de la banalité) ; l'habitude de ce nouveau langage abscons, chez les universitaires, le rend respectable, savant, obligatoire ; au sein de ce jargon naissent d'autres absurdités – telle est la généalogie de la philosophie académique. | | | | |
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| ironie | | | Depuis Socrate, les Sages ne réfléchissaient plus que sur la dignité de rester dans le Bien et dans le Vrai, en maniant les fèves, syllogismes ou furoncles. Pourtant, les enjeux philosophiques majeurs furent formulés par les présocratiques, Héraclite et Parménide : la poésie laconique et bariolée ou la morne logorrhée sur l'être, la vérité, le savoir. | | | | |
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| ironie | | | Dans la sagesse antique, j’apprécie le culte de la position couchée, pour ripailles, débats ou écriture, ce qui occultait les horizons et ouvrait au ciel. En revanche, les fanfarons de la position debout finissaient en accaparements d’hyènes ou pugilats de moutons. Mais les pires, ce sont mes contemporains, assis dans leurs bureaux, pour remplir, mécaniquement, la même fonction de robot interchangeable, en finance, littérature ou science. | | | | |
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| ironie | | | C’est la présence de chœurs, de curies, de cours, en absence de cœurs, qui me rend sceptique face à la tragédie antique, classique ou romantique. Le cœur s’affaissant – la vraie tragédie. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est le seul trait tonal qui réunit les hommes à travers les siècles. L’Antiquité nous est étrangère à cause de l’absence de génies ironiques (Héraclite ?). Rabelais et Cervantès nous sont proches. Le siècle des Lumières nous légua Voltaire, qu’on comprend aujourd’hui beaucoup mieux que Rousseau, Diderot ou Montesquieu. Chateaubriand et Pouchkine sont les derniers à nous être familiers. | | | | |
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| mot | | | Dans le cycle antique, mystère - problème - solution, le mystère retrouva son sens originel d'un simple métier. Tout mystagogue devint problem-solver. Rien de cyclique, ni sacrifice ni fidélité ni chutes, - qu'une exécution linéaire de plats algorithmes : la coutume imitant la raison et limitant l'inspiration (« Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l'inspiration » - Pascal). | | | | |
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| mot | | | Nos organes des sens sont si miraculeusement bien adaptés pour saisir la réalité, que, chez les Grecs, les mots penser, déceler, savoir, percevoir, connaître sont de parfaits synonymes. Les pédants, qu'ils soient philologues ou philosophes, ne le comprennent pas et érigent d'infinies arguties autour des nuances, inexistantes chez les Anciens. | | | | |
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| mot | | | L'obscurité non-poétique, dans les traductions des Anciens, est, en général, de nature non-philosophique, elle est indéniablement due aux mauvais traducteurs. J'aimerais pouvoir juger de l'énormité des traîtrises de traducteurs, dans la chaîne : le grec d'Aristote, l'arabe d'Averroès, l'anglais et le latin de M.Scot, l'allemand de Frédéric II. | | | | |
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| mot | | | Presque tous les Barbares, autour des Romains, parlaient des langues analytiques, avec des articles. Ils finirent par triompher du pauvre Latin synthétique, si libre, si riche en nuances rhétoriques et en flexions. Le robot analytique se réjouit du crépuscule des désinences qui soulagea l'esprit ; le fond y gagna ce qu'y perdit la forme ; l'âme s'en trouva démunie de bons usages, ce qui contribua à son extinction. | | | | |
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| mot | | | Ni le mot-signe ni le mot-image ne peut s'incarner en chose, à moins qu'un Esprit pénétrant en conçoive un Verbe, qui ne nous renverrait qu'à la Chose divine, au Créateur, dont le nom prononçable est Poésie, écriture intemporelle, et que les hommes abaissent jusqu'à la prose historique, aux saintes écritures (et même, d'après Heidegger, jusqu'au bavardage : Logos - Prosa - Gerede). | | | | |
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| mot | | | Les jugements abstraits, formulés dans une langue étrangère, créent l'illusion de profondeur et de poids ; d'où le prestige, si souvent immérité, des Grecs anciens. Les Latins, qui ne font que reproduire la sagesse grecque, n'ont pas son aura, car le latin est plus translucide pour nos yeux de modernes. | | | | |
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| mot | | | D'étranges trajectoires suivirent, dans l'Antiquité et au Moyen-Âge, les termes – philosophe, astrologue, mathématicien, géomètre. On appelait le philosophe – géomètre, l'astrologue – mathématicien, le mathématicien – philosophe et le géomètre – astrologue ! « Homère fut un astrologue » - Héraclite ! | | | | |
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| mot | | | Trois facultés si nettement distinctes : la représentation, l'interrogation, l'interprétation – les fonctions synthétique, langagière, analytique ; pourtant, les Anciens employaient le même mot, pour désigner tout cet ensemble – la dialectique. | | | | |
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| mot | | | L’ambigüité latine, entourant le couple anima/animus, nous faisait croire, que l’Antiquité prônait une paix d’âme, tandis que c’est l’équilibre ou la tranquillité d’esprit qui furent visés. En revanche, le Bien, le plaisir, la vertu devaient assurer la bienheureuse intranquillité de l’âme. Le même discrédit frappait la passion, qu’on associait avec la souffrance et non pas avec l’extase ou l’enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | Dans le discours sur les connaissances, la question centrale est la distinction entre ce qui est conceptuel et ce qui est langagier ; on n'a pas besoin d'une vaste culture philosophique, et encore moins d'une culture linguistique, pour en juger ; seul un poète, doué d'une intuition philosophique et de quelque savoir technique, peut en dresser un tableau intéressant. À l'opposé, ni Kant, ni Hegel, ni Nietzsche, ni Wittgenstein, ni Heidegger n'eurent jamais une intuition linguistique valable, pour formuler une théorie complète des connaissances, sans parler des Anciens, chez qui, la-dessus, on ne lit que des balbutiements. Seul le grand Valéry fut lucide, avec ses états mentaux et sa vision des substitutions. | | | | |
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| mot | | | Prenez le syntagme : X agit comme Y et devient Z. Secouez le chapeau contenant les mots : l’Un, l’étant, l’être, la substance, tirez-en trois, au hasard, et introduisez-les, toujours au hasard, dans les béances du syntagme consentant. Parmi les parménidiens, antiques ou modernes, vous en trouverez certainement au moins un qui ait énoncé la sagesse, découverte de cette manière. | | | | |
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| mot | | | À ses origines, l’homme ne pouvait s’exprimer qu’en poète, puisque les mots, par l’usage collectif, n’avaient pas encore reçu un sens figé et consensuel. L’homme ne produisait que des métaphores. | | | | |
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| mot | | | L’oralité ou l’écriture, Socrate ou Platon. C’est seulement au siècle des Lumières, dans les salons parisiens, animés par la stimulante présence féminine, que la tradition orale antique fut peut-être reprise, mais nous n’en avons pas de traces. Nous vivons dans un siècle d’une oralité électronique dominante et d’une écriture mécanique, en absence de sages socratiques et de poètes platoniciens. | | | | |
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| mot | | | L’abêtissement de la philosophie par le piteux tournant linguistique prouve que les Anciens furent plus profonds, en mettant l’ontologie, et donc la représentation, au centre de leur attention. Cet abêtissement frappa le vieux Wittgenstein, qui, jeune, adopta une démarche ontologique, proche de celle d’Aristote, mais, vieux, sombra dans une lamentable anthropologie des jeux de langage, jeux si appréciés par les plus bêtes des Anglo-Saxons. | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - ou Rome sans Athènes ? - les USA. | | | | |
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| noblesse | | | Cheminements de réconciliation entre l'Antiquité et le Christianisme : de la grandeur d'âme on s'élève à l'humilité ; de l'humilité on tombe dans la grandeur d'âme. Réversibilité. Changement de verbe : la fierté de ce qu'on est, l'humilité devant ce qu'on dit, la honte de ce qu'on fait. L'humilité née du sentiment de sa petitesse est niaiserie ; il faut être assez grand pour toucher à la haute humilité. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir de la hauteur signifie savoir traduire en vol ce qui, sans mon âme et sans mon talent, serait condamné à la marche. Mais les hommes, ayant compris la mécanique de l'aile, comme ils avaient compris celle du pied, se contentent, en tout, de la platitude. « Dans nos écrits, la pensée semble procéder d'un homme qui marche ; dans les écrits des Anciens, elle semble procéder d'un oiseau qui plane »* - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | Plus ciblés et volontaires sont mes efforts pour devenir plus grand ou plus noble, moins j'ai de chances de l'être. Pas d'étapes vers la hauteur primordiale, qui ne se donne qu'à la force inemployée. La puissance, aux yeux des Anciens, était surtout appréciée en tant que potentialité, puissant et possible ayant la même origine (l'expression en puissance en est un reliquat). | | | | |
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| noblesse | | | La bêtise principale des Anciens, y compris des épicuriens, consiste à vouloir étouffer les désirs ; ils n'en voient qu'une fin - leur satisfaction, tandis qu'il en existe une autre, plus noble, - leur entretien, à l'état d'un feu pur, comme cette fontaine est pure, près de laquelle on meurt de soif. Il ne s'agit pas de tromper sa faim, mais de l'entretenir. « Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim »*** - Artaud. Qui suit encore ce bel et subtil conseil de Pythagore : « Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus » ? - il les entretiendra à distance ! Le désir, qui n'est pas vain, est avidité. | | | | |
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| noblesse | | | Tant d'héritiers de l'Être (Parménide), du Nombre (Pythagore), de l'Idée (Platon), de la Substance (Aristote), du Doute (Pyrrhon) ; ce qui tomba en déshérence, c'est la Passion (Épicure, comme tous les autres Anciens). | | | | |
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| noblesse | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps). | | | | |
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| noblesse | | | La première matérialisation des ruines, en tant que le meilleur refuge d'un adorateur de sa propre étoile, fut peut-être le puits du Bouddha, dans lequel tomba Thalès de Milet, trop attaché à scruter le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que je dois comprendre les Anciens, voyant le bonheur dans l'étouffement de nos désirs. Il serait plus sage de n'en chercher le chemin qu'à la verticale de mon regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables et dans « l'élan vertical dans l'Ouvert » - Rilke - « den Absprung, senkrecht ins Offene ». | | | | |
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| noblesse | | | Jusqu'à Balzac, le rêve intemporel constituait le fond et le ton de la littérature. Le présent gluant, le souci du palpable et de l'actuel, a fini par repousser toute atmosphère vaporeuse ; désormais, même dans les récentes biographies des sages grecs ou des empereurs romains on sent la pestilence de notre actualité. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis que les Grecs donnèrent la palme à la paix d’âme champêtre, narrée par Hésiode, au détriment du combat céleste trépidant, chanté par Homère, leurs philosophes se mirent à prôner l’impassibilité historique et à condamner les passions poétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Les idéaux ne disparurent pas, ils devinrent aussi plats que la réalité. La réalité est une perfection, qu'on aborde soit avec un idéal poétique, soit avec un calcul technique, soit avec une offre marchande. Être vulgaire, c'est n'être pesé qu'en mesures de ce jour, qui peuvent être et idéal et calcul et offre. L'ennui, c'est que l'idéal vulgaire se met à se réaliser (« Il faut placer l'idée centrale à une hauteur inaccessible, plus haut que la possibilité de sa réalisation »*** - Dostoïevsky - « основная идея должна быть недосягаемо выше, чем возможность её исполнения »), tandis que la perfection de la réalité échappe de plus en plus aux yeux affairés. « Les Anciens idéalisaient le réel, les modernes réalisent l'idéal » - Stirner - « Jene wollen das Reale idealisieren, diese das Ideale realisieren » - les premiers savaient s'étonner des murs, les seconds savent bétonner les toits. | | | | |
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| proximité | | | La beauté et la cohérence des images, chez les mystiques chrétiens, dégringolent affreusement dès qu'ils les démétaphorisent et les hypostasient du côté de la Palestine. | | | | |
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| proximité | | | On a beau admettre, que les Évangiles doivent leur origine à la machination des scribes au service de Constantin et d'Hélène, leur herméneutique ne perd presque rien de ses chamarrures passionnantes dans la perplexité de l'Histoire légèrement violentée. La philologie, l'histoire et la mythologie y agissent en comparses, en se relayant et en s'entraidant. | | | | |
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| proximité | | | Avec leurs dieux jaloux et railleurs, les Anciens profitaient d'une nonchalance gratuite et d'un déséquilibre porteur. Avec notre bon Dieu, nous sommes livrés à une chère gravité et à un équilibre ruineux. | | | | |
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| proximité | | | Je peux comprendre l'homme des cavernes, à conscience apeurée, ou l'homme-tyran, à conscience trouble, ayant besoin d'en appeler aux dieux vengeurs ou rédempteurs, mais je ne trouve pas d'explication de la bondieuserie de la Yankaille, à conscience en béton et au savoir irréfutable. | | | | |
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| proximité | | | Sur la surface néo-testamentaire affleurent les noms de Sinaï, de Rome ou de Jérusalem, venus des profondeurs de l'Histoire ; mais un bon regard y perçoit beaucoup plus nettement la hauteur conceptuelle et naturelle d'Athènes ou de l'Himalaya. | | | | |
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| proximité | | | Aucun fil - matériel, factuel, spirituel - ne nous relie plus aux sources des religions actuelles. Un Éthiopien, aujourd'hui, est, sans contredit, plus près du Chrétien originel que nous. Nos théologiens ne peuvent être que poètes, de gré ou de force, doués ou débiles - la théologie de la grammaire. Et tout sérieux dogmatique est ridicule - la grammaire de la théologie. « Dieu n'a pas de religions » - Gandhi. | | | | |
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| proximité | | | Les premières apparitions du Christ, dans les statuaires des Empereurs Romains, s’effectuaient en compagnie d’Apollon, d’Abraham, d’Orphée ; lui, si étranger à la beauté apollinienne, au nationalisme abrahamique, au chant orphique, il aurait souhaité ne se fraterniser qu’avec Dionysos et Socrate, avec l’ivresse et la résignation, en y apportant, en plus, l’angoisse. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux antiques rivalisent de puissance brutale ; le Christ est le premier à chanter l’hymne de l’impuissance noble. Le déshonneur traditionnelle de la force ; l’honneur révolutionnaire de la faiblesse. | | | | |
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| proximité | | | Jésus, en multipliant les pains et les poissons, applique l’appel des Romains – Panem et circenses, puisque, à l’âge classique on appelait les idées, qui sont un genre de jeu, – poissons. | | | | |
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| russie | | | Rome et Byzance sont tombées sous les coups des barbares. Moscou tombe sous les coups des gens civilisés. Elle ne s'en relèvera jamais. | | | | |
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| russie | | | La conscience nationale russe reproduit les pérégrinations et fluctuations phéniciennes entre trois continents ; on ravit de belles princesses pour subir des invasions, on envoie des éléphants pour affronter des légions. Les Américains font de même avec l'héritage romain, en le personnifiant dans l'image dominante de manager. Les Allemands furent les plus imaginatifs, en réinventant tant de nouvelles Hellades germanisées par pléiades de poètes et de philosophes. | | | | |
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| russie | | | Le malheur russe est que, contrairement à Rome et Paris, après de sanglants affrontements entre plébéiens et patriciens, aucun Temple, aucune place, ne portent le nom de Concorde, et la Place la plus emblématique continue à s'appeler Rouge, symbole de beauté ou couleur de sang, comme cette église de Saint-Pétersbourg, qui ne fait que nous rappeler un Sang Versé, au lieu d'appeler à l'expier. | | | | |
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| russie | | | Le béton et les crottes des chèvres recouvrent le marbre de l'antique Grèce. J'ai peur, que le Russe du XXI-ème siècle verra la culture russe des deux siècles précédents avec les mêmes yeux que le Grec d'aujourd'hui - les temples d'Athènes, d'Olympie ou de Delphes. Quant aux chances d'un renouveau religieux, si Malraux s'y trompa une seule fois, Spengler a, hélas, tort doublement : « Dans l'avenir, la vraie aristocratie et la vraie prêtrise se formeront à la russe » - « In Zukunft werden sich echter Adel und Priestertum russischen Stils herausbilden ». | | | | |
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| russie | | | D'étranges généalogies inversées entre la rusticité et la foi : du paganus, paysan, est venu le païen, mais du chrétien est né крестьянин (chrestianine), le paysan ! Et, pour honorer la Croix, le village, деревня, remonte à l'Arbre, дерево. | | | | |
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| russie | | | Reims ou Dresde subissent le sort des vaincus, mais Moscou sort de son incendie, triomphale : « Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égaleront celui de Moscou » - Napoléon. | | | | |
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| russie | | | Le Français, comme les Anciens, vise l'équilibre et la tranquillité ; le Russe s'ennuie dans une paix d'âme ; sans savoir bien réfléchir, il est chez lui dans une agitation inarticulable. « Les Allemands s'exaltent par la méditation au lieu de se calmer » - Stendhal. Et pourquoi ne pas faire un compromis, en vouant la raison au calme, le cœur – à l'exaltation et l'esprit – à la méditation ? | | | | |
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| russie | | | L'habit de l'Européen me flanque l'ennui ; l'habit du Russe me saisit d'horreur. Alors je me dis, que, nus, ils seraient peut-être plus présentables : eh bien, le premier irradie le même ennui, mais le second retrouve des traits de l'homme originaire, non touché par l'Histoire, on quitte le présent gluant, un passé pré-historique réveille la curiosité. | | | | |
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| russie | | | La civilisation occidentale cherche l'équilibre biunivoque entre les choses et les places : pour un vide elle trouve la chose, et pour une chose elle invente sa place. Les Grecs antiques, à l'instigation de Platon, furent obsédés par des places, sans trop se soucier des choses ; et les Russes adorent des choses sans place, des choses, des hommes ou des idées - déracinés ! | | | | |
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| solitude | | | Me révolter contre mes contemporains et me révolter contre Nabuchodonosor, c'est la même chose. Plaindre Troie comme je plains Hiroshima. Quand je comprends cela, mon regard gagne en encablures et ma solitude en millénaires. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | Deux défauts impardonnables chez tous les Anciens : chercher la misérable paix d'âme (ce qui équivaut platitude et renoncement à la musique, qui naît de l'expérience des notes graves et aigües de la vie) et croire, que fuir la multitude protège du grégarisme (tandis que le seul troupeau contagieux et pernicieux avance en moi-même). La solitude est toujours signe de ma mauvaise santé. Ma solitude ne vient pas de ma fuite, face aux malades, mais de la fuite des sains d'esprit, face à mon esprit malade. Mais c'est mon âme saine qui en pâtira le plus. | | | | |
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| solitude | | | Depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, il existèrent trois types de philosophes, dont la voix s'articulait : dans un dialogue (avec un complice), dans un soliloque (du soi inconnu), dans un chœur (avec un rôle dicté par l'époque) – Platon, Nietzsche, Hegel. Les solitaires furent toujours plus pénétrants – Héraclite, Pascal, Valéry. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Qui prêterait attention aux états d'âme gémis par un anachorète carthaginois ? Même pour décorer les chars des Romains triomphants, on ne recherchait que des généraux ou de la soldatesque. Mon livre va sombrer comme tout souvenir phénicien, puisque les cendres de son oiseau éponyme ne toucheront plus la terre. La Didon du bûcher (Homère) ou la Didon abandonnée par Énée sur une île déserte (Virgile). Mais je dois tout faire pour « qu'à la vie solitaire corresponde un livre solitaire »*** - Pétrarque - « quo silicet solitarie vite solitarius liber esset ». | | | | |
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| solitude | | | En multitude, on calcule le droit universel ; en solitude, on rêve du devoir personnel. Les Grecs furent plus solitaires que les Romains. | | | | |
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| solitude | | | Byron trouva en mélancolie un état d’âme noble, ce qui ne fut envisagé ni à l’époque classique ni, encore moins, dans l’Antiquité, où la bonne humeur et l’âme en paix furent omniprésentes sur l’agora. Aristote fut-il mélancolique ? - cette hypothèse reste sans réponse, puisque son style est sans relief. R.Debray est le dernier byronien. | | | | |
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| souffrance | | | Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie. « Ce qu'il désire s'accomplit par là même que son désir demeure inassouvi » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| souffrance | | | Après m'être attardé aux mystères dionysiaques (la danse à la Nietzsche) et aux mystères orphiques (le chant à la Rilke), je me suis arrêté aux mystères d'Éleusis, où règne le rythme sans rites. Le passé, le présent, le futur tournés vers le deuil : Dionysos pleurant sa mère, Orphée - son épouse, Déméter - sa fille. | | | | |
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| souffrance | | | Souffrant des mêmes défauts physiques, professant le même romantisme face à l'histoire, la femme ou l'Antiquité, morts au même jeune âge - quels invraisemblables parallèles entre Byron, Pouchkine et Leopardi ! | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Faire taire toute déploration, qui perdrait en intensité si, d'aventure, j'accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi disparurent les Muses, surtout les Muses pleureuses ? La femme ne retiendrait des expériences des hommes que ce qui réussit ; les hommes désapprirent le goût des défaites ; la femme ne reflète, désormais, que le troupeau triomphant. Autre temps, autres Muses. | | | | |
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| souffrance | | | Les auteurs tragiques grecs et latins s’adressaient aux héros tourmentés ou aux dieux capricieux (trop de grandes malchances), Shakespeare – à lui-même (trop de grandes malveillances), les Espagnols et les Français – aux courtisans (trop de grandes minauderies), Tchékhov – au seul personnage vraiment tragique, par la hauteur de sa souffrance, - à l’homme sensible, blessé, solitaire, inspirant une pitié ou une compassion. | | | | |
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| souffrance | | | Tout compte fait et malgré beaucoup d’objections valables, le progrès en philosophie est possible. La meilleure preuve en est sa pénétration par une haute poésie et par une profonde souffrance, ce qui fut ignoré dans l’Antiquité et timidement annoncé par quelques balbutiements à l’ère classique. Le bavardage abscons, autour de la vérité et du savoir, finit par ennuyer ceux qui prônaient la musique, lyrique ou tragique, du langage. | | | | |
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| souffrance | | | L’étrange absence du rêve, dans les panoplies littéraires, de l’Antiquité à l’époque romantique. D’où l’absence concomitante du tragique ; celui-ci naissant de l’anémie grandissante des rêves. Le XIX-me siècle est le seul à comprendre ce qu’est une vraie tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédiens gréco-romains, Shakespeare, Racine s’attardent sur les ennuis des princes, ennuis dus à l’injustice, la perfidie, la cruauté, ce qui ne mérite pas le noble statut de tragédie ; les derniers des ploucs subissent des avanies de la même espèce. Tous ces soucis les accablent de l’extérieur, tandis que la vraie tragédie est élective, elle ne visite que les créateurs, les rêveurs et les amoureux, et elle naît dans leur intérieur, où les extases de jadis perdent, fatalement, de leur intensité – voici la vraie tragédie ! | | | | |
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