| cité | | | Tous les pays devinrent aujourd'hui ce qu'était jadis l'Angleterre byronienne : « pays de bassesse, de journaux, d'ennui, d'avocasseries » - « a low, newspaper, humdrum, lawsuit country ». | | | | |
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| cité | | | Staline chérit la révolution, Hitler mise sur le militarisme : selon Staline, il n'y aura jamais de révolution en Allemagne, puisque pour la faire il faudrait piétiner quelques gazons ; selon Hitler, il n'y aura jamais de bonne armée en Angleterre, puisque ses divisions blindées manquent de polygones, dont l'aménagement demanderait l'expropriation de quelques manoirs de la gentry. | | | | |
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| cité | | | La grande chance de la démocratie, en France et en Angleterre, fut le positivisme philosophique, qui régnait dans la plupart des têtes pensantes ; toute démocratie, qui veut survivre, devrait se donner pour tâche prioritaire la détection à temps d'un nouveau Nietzsche, B.Croce, Ortega y Gasset, Berdiaev, pour le mettre à son service ; la place d'un lyrisme philosophique est dans un salon, un sous-sol ou une ruine, jamais - sur une place publique. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire allemande - le soldat et ses exploits, la russe - le policier, l'anglaise - l'ingénieur, la française - l'homme d'État, l'italienne - le financier, l'espagnole - le courtisan, l'américaine - l'entrepreneur. Et l'on veut faire de l'Histoire une école de sagesse et y perçoit même une philosophie ! Dans ces enchevêtrements de faits, qui, d'ailleurs, furent encore plus aléatoires et fastidieux jadis qu'aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | De trois révolutions, l’anglaise – industrielle et vaste, l’allemande – philosophique et profonde, la française – politique et haute, - seule la première garde de l’actualité dans la platitude moderne mercantile. La verticalité des penseurs ou des rêveurs est aujourd’hui aussi exotique et anachronique que les mystères ou les larmes. | | | | |
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| cité | | | L'abjecte qualité, qui a le plus bel avenir, est le sens des responsabilités. Elle décharge la société de l'assistance au faible, accorde au calculateur le prestige, dont seul le danseur aurait dû se prévaloir et, surtout, elle pousse tout danseur à devenir calculateur. Le beau principe espérance (E.Bloch) vit ces derniers instants, pour être remplacé par le vilain principe responsabilité (H.Jonas). L'espérance peut se passer du réel, la responsabilité s'y identifie : « L'acte responsable s'oppose au monde de l'imagination » - Bakhtine - « Теоретическому миру противопоставлен ответственный поступок ». Les Anglo-Saxons vont jusqu’à mêler leurs rêves ataviques aux calculs responsables : « Les responsabilités commencent dans un rêve » - W.B.Yeats - « In dreams begin responsibilities ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit français est l'heureuse rencontre de l'ampleur latine amphigourique, élégante et légère, avec la profonde ironie anglaise et le haut lyrisme germanique. | | | | |
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| hommes | | | En France, le terme d'aristocratique devint injurieux, pourtant on y trouve tellement de têtes nobles ; en Angleterre, l'ébahissement servile devant les titres aristocratiques, et l'absence complète de toute noblesse. | | | | |
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| hommes | | | Avec mon potentiel de transfuge vers patries éphémères et de renégat de causes gagnantes, j'aurais dû naître Britannique ; aucun autre pays ne dispose d'autant d'exilés intérieurs : Shakespeare - Romain, Byron - Allemand, Lawrence d'Arabie - Oriental, Wilde - Français, Philby-Wittgenstein - Russes. | | | | |
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| hommes | | | L'unique harmonie entre les meilleurs artistes français et le goût du Français moyen ! À comparer avec l'incompatibilité du génie de Byron, Pouchkine, Leopardi, Nietzsche avec leurs compatriotes. | | | | |
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| hommes | | | L’homme civilisé tient solennellement à la différence entre le turbot et le hareng, le fauteuil Louis XIII et la chaise Ikea, le jardin à la française ou à l’anglaise. L’homme cultivé, souvent affamé, souvent couché, souvent tenant à un seul arbre, - les égalise ironiquement. | | | | |
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| hommes | | | Avec l’anglicisation du monde, on gagne bien en savoir et en pouvoir ce qu'on y perd en vouloir et, surtout, en valoir. On a le savoir, on n'a plus le désir ; désavoués, Platon qui désire savoir, moi qui sais désirer. Et Borgès se trompe de diagnostic : « Au fil des ans, nous sommes passé du français à l'anglais et de l'anglais - à l'ignorance » - « Con el decurso de los años pasamos del francés al inglés y del inglés a la ignorancia ». | | | | |
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| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
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| hommes | | | L’Allemand veut que sa pensée soit noble, le Russe – qu’elle soit folle, le Français – qu’elle soit sûre, l’Anglais – qu’elle soit ironique. Et quel exploit – réunir ces qualités au sein d’une même pensée ! On ne peut trouver ces quatre caractéristiques que chez Nabokov, seulement voilà – chez lui, il n’y a pas de pensées… | | | | |
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| hommes | | | Aux obscurités germaniques, aux apocalypses russes, aux folies anglaises, la littérature française ne peut opposer que la raison de sa lucidité, de son goût du juste milieu, de l’équilibre entre le mot et l’idée. Rien de trop ; ce qui est extrême est insignifiant ; le sens est tout – le culte de la forme n’a pas que des effets heureux. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est une fuite, une absence. En tant que telle elle fut à l'origine de la plupart des grandes littératures européennes modernes ; en Italie, avec Boccace, elle devint comique, en France, avec Montaigne, - abstraite, en Espagne, avec Cervantès, - chevaleresque, en Angleterre, avec Shakespeare, - charnelle, en Allemagne, avec Goethe, - romantique, en Russie, avec Pouchkine, - humanitaire. Curieusement, à l'opposé, les Romains n’eurent pas leur Socrate, et le glas de l'Antiquité sonna avec les ironiques Lucien et Juvénal. | | | | |
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| ironie | | | Cioran détestait l’adverbe, car en français il n’y a qu’un seul post-fixe – -ment (en allemand, c’est plus riche – -lich, -sam, -bar). J’ai la même morphophobie pour l’article. Il y a tant d'aberrations logiques, en français et en allemand, à cause de l'article indéfini coïncidant avec le numéral 1 ; dans le Chant du Départ j’ai envie de glisser un Français, deux Belges, trois Suisses doivent pour elle périr. Ou de suggérer aux nazis - drei Reiche, zwei Völker, ein Führer. À comparer avec ce net contraste : a nation, an empire, a leader - one nation, one empire, one leader. J’aime les langues à flexions, tels le russe ou le latin, avec la liberté syntaxique, impensable dans d’autres langues. | | | | |
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| ironie | | | Lue au second degré, la définition anglo-saxonne : n'est vrai que ce qui marche – est une bonne incitation, pour que mes pensées ou gestes dansent, s'ils ne veulent pas rester dans ce milieu insipide de l'apathique vérité. Et que l'arbre poétique s'occupe davantage des ombres que des fruits, en prolongement ironique de Goethe : « N'est vrai que ce qui est fécond » - « Was fruchtbar ist, allein ist wahr ». | | | | |
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| ironie | | | Quelle précision peut-on attendre de la linguistique ou de la philosophie, dites comparées et non pas comparantes ? La même bizarrerie morphologique que dans sleeping-car ou drinking-water. | | | | |
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| ironie | | | Dommage qu'on ne puisse pas dire, en français, - l'âme de l'esprit, comme en anglais – the soul of wit, puisque l'âme n'est qu'un attribut d'un esprit, qui se laisse s'émouvoir. Dans l'écrit, on en apprécie la concision, mais sa fortune, en revanche, est dans le volume. Il n'y a qu'à visiter les bibliothèques ! | | | | |
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| ironie | | | Par son manque de bon goût, l’Angleterre contamine les étrangers qui s’y installent : Hugo, à Guernesey, choisit une maison absolument insignifiante et y amoncelle des meubles horribles ; le spiritisme devient son obsession, qu’il exerce avec le plus grand sérieux. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’art de la Russie domine l’émotif, dans celui de l’Allemagne – le musical, dans celui de la France – le sublime. De leur rencontre naît la poésie. L’Anglais qui veut se moquer de tout cela, se retrouve dans l’ironique. | | | | |
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| mot | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
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| mot | | | La phonétique des langues s'illustre le mieux par l'anatomie : le français - le nez, l'italien - la bouche, le russe - le palais, l'allemand - le diaphragme, l'anglais - les dents, l'espagnol - les lèvres. | | | | |
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| mot | | | L'étrange confusion, dans les pourquoi français, anglais, russe, italien, entre la raison et le but d'une action. L'allemand (warum, worum) y remédie légèrement, seul l'espagnol (porque, porqué) le tranche. | | | | |
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| mot | | | Les sorts inégaux du mot : en français, il s'associe avec l'esprit ; en russe - avec le Verbe ; en anglais, il sert de refuge à l'inaction d'Hamlet ; en allemand, étant multiplié, il peut bifurquer soit vers le dictionnaire, Wörter, soit vers le Verbe, Worte. | | | | |
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| mot | | | Incroyable homogénéité orthographique, en anglais, pour les mots se trouvant à l'origine de toute philosophie, les mots en wh : who, what, when, where, why. Seul how échappe à la règle ; mais on applique une permutation à who, à la fois littérale et psychique, le premier devenant le dernier, et l'on obtient how. | | | | |
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| mot | | | Une morphologie et une phonétique pauvres, qui ne discriminent pas les catégories syntaxiques ([rajt] en anglais, [rõ] en français, [vajs] en allemand - verbe, nom, adjectif ?), forcent le recours anormal aux astuces mécaniques - l'ordre des mots, les mots auxiliaires, les règles de concordance. Inlacrimabiles - ceux qui ne peuvent pas être pleurés - un mouvement synthétique vibrant, décomposé dans une suite analytique sans vie. | | | | |
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| mot | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues - nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
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| mot | | | L'esprit file à l'anglaise de tous les défilés, processions et manifestations de rue. | | | | |
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| mot | | | Quel est le degré de mon arrogance, si je me prends pour un Dieu ? Les réponses varient, selon les traductions de St-Paul : je m'en saisis (something to be grasped), j'en fais mon butin (proie à s'approprier), je commets un larcin (Raub, хищение). D'où le degré de la paix de ma conscience. | | | | |
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| mot | | | D'étranges trajectoires de femme, en anglais : wife (wif, Weib) voulant dire, d'abord, être féminin, puis, fondu avec homme, wif-man, débouche à woman, enfin, une belle carrière de faiseuse de pain, laf-di (loaf - Laib - хлеб) devenue lady. | | | | |
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| mot | | | Comment voit-on la force au féminin ? - a strong woman, une forte femme, eine starke Frau, сильная женщина - on y voit, respectivement, des qualités managériales ou anatomiques, une volonté d'expansion ou d'autonomie. | | | | |
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| mot | | | L'obscurité non-poétique, dans les traductions des Anciens, est, en général, de nature non-philosophique, elle est indéniablement due aux mauvais traducteurs. J'aimerais pouvoir juger de l'énormité des traîtrises de traducteurs, dans la chaîne : le grec d'Aristote, l'arabe d'Averroès, l'anglais et le latin de M.Scot, l'allemand de Frédéric II. | | | | |
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| mot | | | La philosophie anglo-saxonne, grâce à la distinction entre to be et being, évita la pollution, qui sévit en grec, en allemand, en français, à partir de ce verbe parasite et trop facilement substantivé, être. Imaginez le flot de thèses nouvelles, si Hamlet avait marmonné : être ou néant ? Ceux qui consacrent leurs meilleurs doutes non pas aux fins, mais aux commencements, feraient gémir leurs mots : naître ou ne pas naître. | | | | |
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| mot | | | Le singulier, dans l'expression zéro cheval (ou, mieux : zéro mal, zéro amour malheureuX), me met toujours dans un étrange embarras (on a bien : zero horses, null Pferde, ноль коней) - on sent, que le nombre zéro est une invention tardive, à laquelle les Français associèrent ce qui n'est guère numérique dans le discours sur l'Un ou sur Dieu, discours, qui aboutit à leur presque inexistence, à zéro. Pourtant, la règle platonicienne ou plotinienne – ce qui n'est pas l'Un est multiple – mauvaise en métaphysique, devrait être bonne, une fois appliquée à la grammaire. À rapprocher du nombre anti-grammatical mais intuitif de l'anglais : police come, the US is, ou, en russe, de l'incroyable singulier : 21 конь (21 chevaux), ou de l'invraisemblable pluriel du numéral un - один - одни (одни часы)) ! Le cas qui m'intrigue - le nombre -1 : au singulier ou au pluriel ? Minus one degrees ? Moins un maux ? En plus, il faut faire attention aux parenthèses : zero apples minus (one apple) leaves (minus one) apples ! | | | | |
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| mot | | | Rapprochements coupables : saint - sain, holy - whole, heilig - Heil, comme si le premier souci du divin fut de garder intact, de préserver l'intégrité, de se faire prendre pour un holisme. Mais il est certain que, avant le verbe hylique, une grammaire holique fut créée. | | | | |
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| mot | | | L'esprit n'est une bonne occasion à vendre que s'il n'est ni usé (gebraucht) ni de seconde main (second-hand). | | | | |
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| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
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| mot | | | L'origine de notre malheur : pour le Français et le Russe, elle est dans le temps (mal-heur, не-с-частье, de час – l'heure), pour l'Allemand – dans l'espace (Elend, de Ausland – pays étranger), pour l'Anglais – dans la logique (un-happiness). | | | | |
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| mot | | | La fidélité (comme faithful ou la верность russe) renvoie à la foi, tandis que la Treue allemande – à la vérité (le true anglais). Et de la vérité – une belle remontée jusqu’à l’arbre : true – tree (le dérévo – дерево – russe). | | | | |
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| mot | | | La vraie richesse d'une langue consiste en sa capacité d'accueillir de nouvelles métaphores. L'anglais paraît être le mieux placé, pour se hisser au-dessus des autres. | | | | |
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| mot | | | Un étonnant parallèle entre ces couples de synonymes : habit-costume et habit-custom. | | | | |
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| mot | | | L’étymologie du mot vérité aide beaucoup à comprendre les mentalités nationales : le Grec la tire de l’oubli (a-léthéia), l’Allemand la met sous la garde (Wache), l’Anglais la confie à la foi (faith), le Russe la reconnaît dans la justice (праведник). Seuls les Latins la tirent de la logique. | | | | |
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| mot | | | Chez tout le monde, la pensée commence par le désir, celui de viser, d’interroger, d’atteindre des objets et leurs relations. Mais sa traduction se réduit aux mots (le cas le plus banal), aux formules (chez les pédants), aux images (chez les bavards), aux états d’âme (le cas le plus rare et le plus noble). C’est surtout net chez les polyglottes : « Je pense en images, mais parfois d’une phrase russe ou anglaise surgit un ressac cérébral »* - Nabokov - « Я думаю образами, и лишь иногда русская или английская фраза вспенится мозговой волной ». | | | | |
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| mot | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français se prête mieux aux œuvres de l’esprit, mais en moindre mesure à celles de l’âme. | | | | |
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| mot | | | Une sage et pacifique résignation à créer ex nihilo incognito, ou bien une rupture, violente ou orgueilleuse, avec des sources communes de nos pensées ? Absence de présuppositions ou déracinement ? - aucun point commun entre ces deux attitudes ; pourtant, l’ouvrage de Chestov, consacrée à la première, fut compris et traduit en français dans le sens de la seconde - Apothéose du déracinement. Les Anglais et les Allemands – groundlessness, Grundlosigkeit – ne s’y trompèrent pas. | | | | |
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| mot | | | Rendre possible une cohabitation d’un paisible animal avec l’homme, ou neutraliser la férocité d’un fauve – deux notions nettement différentes et bien séparées en allemand (Domestizierung, Zähmung) et en russe (приручение, укрощение), mais confondues en anglais (taming) et en français (apprivoisement). On apprivoise un hérisson, pour le salon, et une hyène, pour l’arène ! | | | | |
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| mot | | | L’abêtissement de la philosophie par le piteux tournant linguistique prouve que les Anciens furent plus profonds, en mettant l’ontologie, et donc la représentation, au centre de leur attention. Cet abêtissement frappa le vieux Wittgenstein, qui, jeune, adopta une démarche ontologique, proche de celle d’Aristote, mais, vieux, sombra dans une lamentable anthropologie des jeux de langage, jeux si appréciés par les plus bêtes des Anglo-Saxons. | | | | |
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| mot | | | En russe, un seul mot sur dix demande une réflexion sur sa bonne orthographe ; en allemand – trois ; en anglais – six ; en français - neuf. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie. | | | | |
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| russie | | | Le champ européen reçut la bonne graine, dont l'Anglais sera l'économiste, le Français - le politicien, l'Allemand - l'idéologue ; pour en assurer la sécurité et la longévité, il lui fallut l'épouvantail russe. | | | | |
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| russie | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
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| russie | | | La pensée s'inscrit, en Allemagne, dans une philosophie, en France - dans une littérature, en Angleterre - dans une politique, en Russie - dans la vie, ce réseau de riens. « En Allemagne on veut la pensée pour la méditer, en France - pour l'exprimer, en Angleterre - pour l'appliquer, en Russie - pour rien »*** - Tchaadaev. L'absence d'œuvres serait la définition même de la folie (Foucault, et l'œuvre de Pouchkine n'était pas encore venue te consoler comme Montaigne - le Tasse), folie dont un oukase te stigmatisa, pour que tu y rejoignisses, malgré toi-même, Swift, Nietzsche, Van Gogh, Artaud. | | | | |
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| russie | | | Le titre de Patriotique, pour parler de la dernière guerre mondiale à l’Est, est juste. Pour les nazis, il s’agissait de coloniser la Russie, comme les Britanniques avaient colonisé l’Inde. L’évocation des idéologies ne servait qu’un seul but - bien réussi ! – recruter des combattants volontaires non-allemands. Mais la victoire de l’horreur nazie en Allemagne devait beaucoup à la victoire de l’horreur bolchevique en Russie. « Le fascisme et le bolchevisme sont frères-ennemis, mais frères tout de même : là où l’un pousse, le champ de l’autre en reçoit des engrais » - H.Hesse - « Der Faschismus und Bolschewismus sind zwar feindliche Brüder, aber doch Brüder, und wo der eine wächst, düngt der das Feld des andern ». | | | | |
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| russie | | | Dans la connaissance de l'homme, le Français se penche sur le comment, l'Allemand - sur le où, l'Anglais - sur le quand, le Russe - sur le qui. « Le Français s'amuse, l'Allemand rêve, l'Anglais vit, le Russe singe » - Gogol - « Француз играет, немец мечтает, англичанин живёт, русский обезъянствует ». | | | | |
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| russie | | | La réflexion, le foyer, la découverte de paysages - tels sont les cadres de notre vie, errante ou sédentaire : « L'Allemagne est faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, la France pour y vivre »* - d'Alembert. Mais en Russie, qu'on voyage, qu'on pense ou qu'on vive, tout se réduit à y souffrir. | | | | |
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| russie | | | Les vices et les vertus des nations changent si facilement de signe, il suffit de leur adjoindre quelques compléments de lieu ou de temps. Après l'énumération cinglante : « L'Anglais cherche le profit, le Français - la gloire, l'Allemand - le pouvoir, le Russe - le sacrifice » - W.Schubart - « Der Engländer will Beute, der Franzose Ruhm, der Deutsche Macht, der Russe das Opfer » - pensez au profit en usine, à la gloire au salon, au pouvoir en église, au sacrifice en caserne, et vous rabibocherez tout le monde. | | | | |
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| russie | | | Le théâtre anglais est dominé par le mot, l'allemand - par l'image, le français - par la fioriture, le russe - par un état d'âme. L'art, la poésie, le décor, l'homme. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe voient dans leur patrie respective - une protectrice, une muse, une déesse, une mère. D'où leurs propensions à folichonner, à s'oublier, à statufier, à pleurnicher. | | | | |
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| russie | | | La Russie fut un climat. Son empire vola en éclats, sa race se métissa, sa personne se fondit en foule, le climat de ses cieux et de ses âmes résiste mieux que le reste à l'épreuve de l'histoire. « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne - une race et la France - une personne » - Michelet. | | | | |
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| russie | | | Le défaut d'écrivain le plus impardonnable à leurs yeux : l'Anglais - un faible sens de l'humour, le Français - un style manquant de rigueur, l'Allemand - le peu d'étendue de l'oreille, le Russe - le peu de honte dans le regard. | | | | |
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| russie | | | La philosophie, en Angleterre - anatomie intellectuelle, en Allemagne - physiologie spirituelle, en France - hygiène mentale, en Russie - pathologie vitale. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais qui prie est un spectacle peu émouvant ; le Seigneur doit lui préférer le Français qui blasphème. Le Seigneur a en horreur la prière du Russe, toujours blasphématoire, mais Son hypostase littéraire a un faible pour le blasphème russe, si énorme, qu'il touche au ciel. | | | | |
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| russie | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
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| russie | | | Maîtrise n'est pas un concept russe. On trouve, en russe, ces emprunts : maître (en esprit), master (en économie), Meister (en cérémonies, en héraldique, en maréchaussée, aux échecs), maestro (en musique, en danse). | | | | |
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| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| russie | | | Comment ne pas m'aliéner des choses, si chose, en allemand et en russe, - Ding et вещь - nous renvoie aux assemblées publiques (thing et вече) ! | | | | |
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| russie | | | Je ne suis pas le seul à être seul - consternante confusion du français entre une exception et une solitude, si facilement démêlée chez les autres : only - alone, einzig - einsam, один - одинокий. | | | | |
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| russie | | | La table française a des pieds, l'anglaise - des jambes (legs), la russe - les deux - ножки - au diminutif efféminé. | | | | |
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| russie | | | La perception de notre dépendance des autres en dit long de notre liberté ; on dépend avant (ab-hängen), sur (to depend on) ou après (за-висеть ) la chose ; d'où les rapports avec la liberté : abstraits pour l'Allemand, familiers pour l'Américain, serviles pour le Russe. | | | | |
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| russie | | | Qu'est-ce que je compte trouver, sur le lieu de mon dernier séjour ? - un sommeil (cimetière - de koiman - dormir) ? un repos (Friedhof - Frieden - la paix) ? un trou (graveyard - grave - creuser) ? une décharge (кладбище - класть - déposer) ? - les Russes sont les plus réalistes. | | | | |
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| russie | | | L'intelligence, au sens antique du mot, pourrait servir à mieux comprendre ou à mieux sentir ; les Russes, avec l'intelligentsia, penchent pour la seconde extension, tandis que le mot anglais intelligence se dévia vers le renseignement, et le mot français - vers l'entente (intelligence avec l'ennemi) ou la compréhension (pour une meilleure intelligence). | | | | |
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| russie | | | Par-donner (ver-geben, for-give), pourquoi ce donner autoritaire ? En russe, c'est pire, простить signifiant carrément rendre à la liberté, rendre simple (простой). En latin, ignosco se réduirait à tout simplement fermer les yeux, ce qui serait le plus juste et le plus noble. | | | | |
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| russie | | | Dans le Notre-Père, le Français et l'Anglais parlent d'offenses à pardonner, tandis que l'Allemand et le Russe - de dettes (Schuld, долг) ; curieusement, offense ou dette sont à l'origine étymologique du même mot - péché (sin, Sünde, грех). | | | | |
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| russie | | | Les hommes prétendent savoir sonder les voies de Dieu ; pour le Français elles sont impénétrables, pour l'Allemand – inconcevables (unergründlich), pour l'Anglais – mystérieuses, pour le Russe – inavouables (неисповедимы). Le Français y est le plus cynique, et le Russe – le plus soupçonneux. | | | | |
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| russie | | | Même si, globalement, A.Suarès se fourvoie dans son anti-germanisme : « Un ou deux hommes en Angleterre, trois ou quatre en Russie, trois ou quatre en France, voilà tout le siècle. À l’entour, le désert », on peut songer à la place qu’aurait prise la culture russe, sans le désastre révolutionnaire. | | | | |
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| russie | | | Les trajectoires imprévisibles du mot artiste, qui, en français, garda son rapport immédiat avec l'art en général, tandis qu'en allemand on pensera au cirque, en anglais - à la peinture et en russe - au théâtre. | | | | |
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| russie | | | En français et en russe, le verbe pouvoir (мочь) s'associe soit avec l'autorisation (on peut passer à table), soit avec la volonté et les moyens (on peut partir, la voiture est là). L'allemand (dürfen - können) et l'anglais (may - can) s'en tirent plus élégamment. | | | | |
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| kant e. | | | Frankreich ist das Modeland, England das Land der Launen, Spanien das Ahnenland, Italien das Prachtland, Deutschland das Titelland.
France, pays de mode, Angleterre - d'humeurs, Espagne - d'ancêtres, Italie - de luxe, Allemagne - de titres. | | |  | |
| | russie | | | Russie, pays de souffrances, toujours en mode, d'humeur imprévisible, sans ancêtres ni luxe, mais avec de bons titres, plutôt monastiques qu'aristocratiques. Pays, ravagé par ses propres barbares, perdant les fruits de ses victoires, se saoulant de ses défaites, ignorant son berceau, obnubilé par les fins des temps. | | | | |
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| kant e. | | | Die Empfindung von Ehre ist am Franzosen Eitelkeit, an dem Spanier Hochmut, an dem Engländer Stolz, an dem Deutschen Hoffart.
L'honneur est vaniteux chez le Français, altier chez l'Espagnol, orgueilleux chez l'Anglais, courtisan chez l'Allemand. | | |  | |
| | russie | | | L'honneur, chez le Russe, est si dépourvu d'attributs, qu'il se confond facilement avec le déshonneur. Question de caprices, de courants d'humeur aléatoires, imprévisibles. | | | | |
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| heine h. | | | Der Engländer liebt die Freiheit wie sein rechtmäßiges Weib, der Franzose - wie seine Braut, der Deutsche - wie seine alte Großmutter.
L'Anglais aime la liberté comme sa femme légitime, le Français - comme sa fiancée, l'Allemand - comme sa vieille grand-mère. | | |    | |
| | russie | | | Le Russe la traite en complice, fée ou sorcière ; et sa rivale est la vie, dont il s'agit de déjouer le regard. Pour tous, aujourd'hui, la liberté fait tout bêtement partie d'une équipe qui gagne. L'Anglais joue au club, le Français - au parlement, l'Allemand - à l'usine, le Russe - dans le souterrain. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Ich sehe mehr Hang zur Größe in den Gefühlen der russischen Nihilisten als in denen der englischen Utilitarier.
Je vois plus de propension à la grandeur dans les sentiments des nihilistes russes que dans ceux des utilitaristes anglais. | | |  | |
| | russie | | | L'Anglais tient au primat de la liberté extérieure ; pour lui, l'intérêt dicte le degré de fraternité et fixe la frontière de l'égalité. Le Russe est fanatique de la liberté intérieure ; pour lui, le sacrifice crée le frère et indique la voie vers l'égalité. | | | | |
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| valéry p. | | | Les Français veulent conserver, les Allemands - devenir, les Anglais - être, les Russes - vouloir. | | |     | |
| | russie | | | Les Français savent ce qu'ils ont à conserver, les Allemands - ce qu'ils veulent devenir, les Anglais - ce qu'ils doivent être, les Russes ne veulent même pas savoir ce que les autres savent vouloir. Svoïévolié - vouloir hors tout savoir et devoir. Leur nihilisme, les Russes le prêtent volontiers au monde entier, tandis qu'il n'est porté que par des Kirillov, sortis tout droit des Possédés. | | | | |
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| valéry p. | | | Les Anglais voient les choses comme elles sont ; les Français comme elles devraient être ; les Allemands, comme elles pourraient être. | | |   | |
| | russie | | | Les Russes voient les choses comme ils les veulent, soumises à leurs quatre volontés. Dans le domaine des idées, ils veulent exercer le même despotisme, la même incohérence, au nom d'un droit imprescriptible de caresser des chimères. Ni cynisme ni idéalisme ni romantisme, mais caprice, arbitraire, imprévisible. | | | | |
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| churchill w. | | | Russia - a riddle wrapped in a mystery inside an enigma.
La Russie, c'est un rébus enveloppé de mystères au sein d'une énigme. | | |  | |
| | russie | | | Comment ne pas le comprendre, quand on sait, que « L'Anglais ne présente d'énigmes à personne et ne porte en lui aucun problème » - O.Spengler - « Ein Engländer gibt niemandem Rätsel auf und hat keine Probleme in sich », tandis que « le mystère inépuisable de la russité ne peut se fonder que sur un rappel intellectuel, originaire, de l'abîme de l'Être » - Heidegger - « Das unerschlossene Geheimnis des Russentums kann nur durch ein ursprüngliches, denkerisches Ersagen des Abgrunds des Seyns gegründet werden ». Le Russe s’entête à consolider ses serrures, là où les autres réfléchissent sur l’efficacité des clés. Souci de fermetures ou joie d’ouvertures. | | | | |
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