| action | | | L'action contribue aussi peu à la qualité de la pensée que l'oralité à l'écriture. L'inverse est encore plus flagrant : « Nos pensées sont à nous, mais non pas leurs conséquences » - Shakespeare - « Our thoughts are ours, their ends none of our own ». | | | | |
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| action | | | L'action ne traduit rien, seul le choix d'inaction, face à un défi, est éloquent. Mon (in)action est ma race et mon refuge, à l'opposé du Bouddha. C'est dans des étables qu'on parle traces et subterfuges ; l'absence de toits est propre du solitaire dans ses ruines, où il peut « agir en primitif et prévoir en stratège » - R.Char. | | | | |
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| action | | | La lumière cynique de l'être projetant de belles ombres du faire - Pythagore ou Diogène ; la lumière héroïque du faire invoquant d'humbles ombres de l'être - R.Debray ou S.Weil ; les ombres honteuses du faire se désolidarisant des ombres piteuses de l'être - Rousseau ou Tolstoï. Trois manières de prouver sa noblesse : esthétique, mystique, éthique - faire briller, brûler, être brillant. | | | | |
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| action | | | Une fois au but, le meilleur résumé ne serait pas de se féliciter du choix de bons chemins ou de bons moyens, mais de la qualité des contraintes ; le talent doit si peu à la géographie et aux muscles, qui le flattent, et si beaucoup - aux sacrifices et fidélités, qui le guident et donnent une forme à ses pas et un fond à son regard. | | | | |
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| action | | | Parfois, la mer présente des avantages agricoles, par rapport à la terre, puisqu'on peut « labourer la mer sans moisson » - Homère - et laisser toute semence aux messages des bouteilles jetées à la mer, à destination de ceux qui s'intéresseront à ma race plus qu'à ma trace. Je choisirai pour patron Poséidon, fort et profond, seul capable de rendre leur hauteur aux bouteilles coulées. Comme les Stoïciens - avec la force d'Héraclès, les Sceptiques - avec la profondeur d'Hadès. Et je m'acoquinerai avec la nymphe Calypso, celle qui voile, que j'associerai au dévoilement apocalyptique. | | | | |
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| action | | | Si, dans la vie réelle, la contemplation l'emporte largement sur l'action, en qualité de nos émotions, - dans l'écriture, c'est l'inverse : la narration du monde est toujours plus pâle que sa (re)création ; les activistes du réel ont peu de chances d'être de bons paysagistes de l'imaginaire, qui, d'ailleurs, ne vaut que par son climat, dont la reconstitution est la vraie action scripturaire. | | | | |
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| action | | | La vie, contrairement au théâtre, est faite davantage de musique que d'enchaînement des actes ; un bon dramaturge inverse les places de l'orchestre et de la scène, dans son espace vital. Et quand, au lieu de l'action (dramatos) narrative se met à percer l'être humain (demos) musical, le métier de dramaturge se rapproche de celui de démiurge, la musique hiératique - du langage démotique. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | C'est la qualité du désir, en intensité et non en sincérité, qui amortit la honte de la nécessaire action, à laquelle je … renonce. « Avec le désir - mille moyens ; sans le désir - mille contraintes ! » - Pierre le Grand - « Есть желание - тысяча способов ; нет желания - тысяча поводов ! ». Pour élever ou entretenir le désir, rien de plus efficace que de bonnes contraintes ; pour le tuer, rien de plus sûr que de mauvais moyens. | | | | |
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| action | | | Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton. | | | | |
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| action | | | Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs. | | | | |
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| action | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (R.Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| action | | | Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection. | | | | |
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| action | | | La recherche d'invariants et de noyaux est un jeu des délicats ; laissons les sots chercher à changer le monde ou soi-même. | | | | |
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| action | | | Le marchand dama toujours le pion au producteur (de blé, de justice, de mots). Le malheur, c'est que le marchand en gros - le prince, le capitaine, l'évêque - laissa sa place au marchand au détail - le journaliste, le comptable, le boutiquier. Celui-ci s'érige en juge, tandis que celui-là se contentait d'être l'image à encenser ou à engraisser. | | | | |
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| art | | | Vu d'en bas, la poésie, c'est l'imposture d'une perspective sans mouvements latéraux et d'une hauteur dédaignant le volume. Semblable à la lecture de l'Histoire, à l'horizontale d'une destinée individuelle. En tout cas, « la poésie est plus haute que l'Histoire, car la première peint le général, tandis que la seconde narre le particulier » - Aristote. Mais ce qui compte, c'est que la poésie brille par la qualité de la peinture et non pas par la généralité ; et l'Histoire est fade à cause du genre narratif lui-même et non pas à cause des particularismes. | | | | |
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| art | | | Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'une défectuosité de forme est ressentie, le plus souvent, comme une défectuosité de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme. | | | | |
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| art | | | Le sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des images. Garder l'immobilité des représentations est une qualité divine, vouloir traduire en bougeotte activiste ce qui, dans l'âme, témoigne de l'intemporel et de l'immuable, est mesquin, sans être diabolique. « Ne se prête au chant initiatique que l'unique, le sauvé du flux des choses » - H.Broch - « Nur das Einmalige, das aus dem Fluß der Dinge herausgerettet ist, öffnet sich zum richtunggebenden Gesang ». | | | | |
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| art | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| art | | | L'un des auteurs les plus plébéiens est Proust : on remplace, chez lui, le mot duchesse par caissière, dîner - par beuverie, souffrance - par gueule de bois, pensée - par rigolade, et l'on peut laisser le reste en place, aussi cohérent que vulgaire. Le taux de goujats est le même dans les hôtels particuliers et dans les chaumières ; ce n'est pas la possession, mais la hantise ou la prière, qui adoubent l'aristocrate ; seul, dans son château en Espagne, ou invitant ses glorieux ancêtres, de sang ou de verbe, dans ses ruines. Ahurissant, le nombre et la qualité des dupes que ce cornichon emberlificota : « Proust : la qualité aristocratique de ses sensations » - Levinas. | | | | |
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| art | | | Deux écoles de la littérature française : celle de la liberté ou celle de la contrainte, le XVI-ème licencieux ou le XVII-ème cérémonieux, aboutissant à Rimbaud ou à Valéry. Il faut choisir entre siat et fiat, entre une vie donnée et une vie à donner. L'universalité semblant être dans la liberté, le second courant finira par n'être apprécié que des élites cosmopolites. | | | | |
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| art | | | Artiste est celui qui inverse la hiérarchie habituelle des hypostases de notre soi inconnu ; elle devient – idée, icône, idole, image – en privilégiant la couleur haute face à la rigueur profonde, l'arbre musical - aux structures silencieuses. | | | | |
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| art | | | Avoir pensé ne sert strictement à rien pour la qualité de l'écriture. Avoir écrit apprend la joie de penser. | | | | |
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| art | | | Remarquable hiérarchie des genres littéraires, dans l'Antiquité ! Que diraient les Anciens en apprenant qu'aujourd'hui, le genre de Pétrone est placé au-dessus de ceux d'Horace ou de Sénèque ! | | | | |
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| art | | | En littérature, comme en théologie, un chef-d'œuvre doit son assise au poète, au philosophe et au citoyen, qui sont en nous : dans l'étendue des mythes, la hauteur des élites, l'épaisseur des rites. | | | | |
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| art | | | Narrer, en littérature, c'est recoller les morceaux. Acceptable tant que la colle du style ne sert que la qualité de la mosaïque. Je préfère des collections de pierres précieuses, où chaque pièce surgit comme une perle, sans trace de mains affairées. Mais veiller à ne pas tourner en un kaléidoscope soumis au hasard des tournis ambiants. Fuir les continents, rester insulaire, pratiquer une « écriture en archipel » (R.Char). | | | | |
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| art | | | Exclus de ta vie les événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se cantonnent dans les rêves imagés. Je les fixe avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que je les développe, la vie se dissipe et j'entends les roues dentées ou je lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale. | | | | |
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| art | | | Les romans ou les vers ne sont que des applications, des images projetées d'un noyau, seul digne d'être peint, de notre climat intérieur, de notre réfringence qu'identifie la qualité de nos ombres. Et cette source ne peut se peindre qu'en maximes. Il faut être sot pour croire, que « toute opinion philosophique, énoncée sous forme d'aphorisme, est une bêtise » - Unamuno - « Cualquier opinión filosófica, formulada en el aforismo, es una tontería ». On n'étale que ce qui est difforme. | | | | |
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| art | | | Le genre littéraire résulte de la qualité d'une analyse fonctionnelle : ou bien on fouille les propriétés d'une fonction - le récit large, ou bien on en énumère des membres d'un développement en série - le récit profond, ou enfin on se contente d'en dégager des harmoniques génériques - les maximes hautaines. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | Tout artiste veut parler de ses rêves ; mais c'est seulement chez les meilleurs qu'on voit, que leurs rêves sont dissociés d'avec leurs veilles. Chez les sots on revit la veille. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | Dans un texte littéraire, une fois le brillant verbal démonté, qu'en reste-t-il à l'amateur des choses précieuses ? - des fils d'interprétation et des perles de représentation. Mais une belle disposition de fils, à l'origine d'un joyau, est, elle aussi, effet d'une représentation. Cependant ils continuent à tenir aux parades de masse et à bouder les hit-parades de classe. | | | | |
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| art | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images. | | | | |
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| art | | | L'art crèvera à cause de son succès populaire. Le bourgeois, le vrai bienfaiteur de l'art, n'y voit plus un moyen de se distinguer du peuple, depuis que celui-ci pend des tableaux dans ses bureaux et chambres à coucher, dévore des polars et livres de science-fiction et applaudit la fanfare municipale. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, c'est surtout savoir écouter les autres ; seul un génie peut t'en dispenser, pour que la qualité de ta propre création n'en pâtisse. | | | | |
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| art | | | Aucune liaison matérielle, causale ou hiérarchique entre le rêve inarticulé, qui soulève l'artiste, et le rêve surgissant, ensuite, de son œuvre. On ne narre ni ne récite ni même ne peint son rêve ; c'est l'écrit ou le sculpté lui-même qui doit être un rêve en soi, à la généalogie obscure. | | | | |
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| art | | | Savoir bien raisonner n'apporte rien à la qualité de l'écriture. Apprendre à penser, avant de prendre la plume, c'est conseiller au peintre de se soumettre à la géométrie ou à l'amoureux de s'attarder sur l'anatomie. | | | | |
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| art | | | Priser ou désirer - deux effets respectifs de nos représentations ou de notre volonté ; l'intelligence et la noblesse forment les valeurs ; les désirs, eux, naissent du tempérament et de la sensibilité ; mais pour produire de la beauté, le talent seul peut suffire ; les valeurs et les passions de l'artiste ne jouent presque aucun rôle, pour la qualité de son œuvre. L'art ne sert qu'à embellir ce qui préexiste déjà en nous. | | | | |
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| art | | | Les photophores : « La littérature est une lampe du sacrifice, qui se consume pour éclairer » - Proust - ignorent, qu'un livre vaut surtout par la qualité de ses ombres et par leur fidélité à la seule source de lumière non-commune - son étoile. La lumière de salon, de place publique et même de laboratoire - tout quidam peut lui sacrifier son encre : sans belles ombres, la lumière n'est que grisaille, et l'encre - pâté. | | | | |
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| art | | | C'est la qualité de la preuve - more nobilium, c'est-à-dire la fulgurance, la hauteur ou l'ironie - et non pas la valeur en elle-même, more geometrico, qui est parfois le contenu même de l'art. Que les valeurs se prouvent ou pas, le taux de vulgaires y est le même. | | | | |
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| art | | | Jadis, l'éclat des découvertes ou des batailles fut le seul rival de la musique de l'art ; l'artiste fut presque seul à constituer une élite verticale ; l'écoute publique lui fut réservée. Aujourd'hui, le marchand, le sportif, l'avocat, l'amuseur ont l'accès immédiat à l'écoute ; l'artiste oublia sa vocation verticale, il se dilua dans l'horizontalité commune. Donc, il ne faut pas accabler l'écoute, il faut plaindre l'émission. Ce n'est pas l'époque qu'il faut blâmer, mais l'artiste. | | | | |
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| art | | | La métaphore règne aussi bien en poésie qu'en prose et en philosophie ; elle s'attaque, respectivement, au langage, à la représentation ou à la réalité. Les plus connues des métaphores de la réalité : Dieu (pour tous les angoissés), l'Être (de Parménide à Heidegger), l'Idée (Platon), les catégories (Aristote), la perfection (de Spinoza à Valéry), la pensée (Descartes), la chose en soi (Kant), la volonté (Schopenhauer), l'intensité (Nietzsche). | | | | |
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| art | | | Le style est la qualité de mes miroirs. Que d'autres styles s'y reflètent, ce n'est pas eux qui réfléchissent ; il faut les oublier. | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | L’écriture idéale : le chant des mots et l’accompagnement musical des idées – il faut être, à la fois, poète, musicien, philosophe – Nietzsche, B.Pasternak. Les ‘séparatistes’ – la hauteur verbale de Nabokov et la profondeur intellectuelle de Valéry. | | | | |
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| art | | | Chateaubriand créa deux tonalités, la romantique et la hautaine, dont héritèrent, respectivement, Stendhal le mondain et Hugo le monumental. Le premier manque de hauteur, et le second – de profondeur. Le premier imite, le second innove. | | | | |
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| art | | | Tout écrit littéraire doit choisir : servir la bassesse d’un intérêt commun ou séduire la délicatesse d’un goût électif. | | | | |
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| chœur cité | | | RUSSIE : Pour une fois, je suis d'accord avec la cité démocratique, horrifiée par les forums russes. Des brigands n'hésitant pas à se faire appeler élite. Des imitateurs non-inspirés prétendant à une exclusivité ou exception. Des ours cherchant à gagner du galon en se soumettant à l'âne ou au mouton. La voirie des plus horribles, mais quelle perspective dans les impasses ! | | | | |
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| cité | | | Les Anciens croyaient en Déclin, les Modernes - en Progrès. Déclinent les meilleurs et progressent les pires, il n'y a pas de contradiction. | | | | |
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| cité | | | L'élite d'antan vouait une phobie à la foule et portait dans son cœur le peuple. L'élite d'aujourd'hui, soucieuse de son image, révoqua la haine en devenant indiscernable du peuple qui, à son tour, déchut en une vaste foule. Pro rege est plus défendable que pro grege. | | | | |
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| cité | | | Communisme : un excellent sujet de discussion dans un club de gentlemen ; une fois dans la foule, il mène inexorablement à la délation et à la torture. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas l'absence des premiers qui me frustre dans la démocratie, mais l'absence d'écarts, de visages : des coordonnées, des numéros d'ordre, on déduit la totalité du titulaire. Le n -ème membre découle entièrement du n-1 -ème et du n+1 -ème et aucun n'a de curiosité pour son premier terme ni ne tend vers le dernier, vers ses limites. | | | | |
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| cité | | | L'élitisme politique : non à la lutte des masses, des classes, des races, où l'on remporte des victoires claniques ; oui à la lutte des as, où l'on porte le poids des défaites communes. | | | | |
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| cité | | | La Russie est trop pleine d'une vie sans forme ; je me réjouis chaque fois qu'elle se tourne vers les autres pour se manifester. La France brille par un vide vital, que ne façonnent que les délicats ; je me récrie plus que le Français souchien contre ses emprunts au communisme russe, à l'ordre allemand ou à la puissance américaine. | | | | |
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| cité | | | L'échelle la plus profonde, qui s'applique aux hommes, est celle qui va du plus faible au plus fort. Mais elle est brouillée par les tracés, sans intérêt, des classes, des mérites, des chances. | | | | |
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| cité | | | Dans la tradition européenne, le goût des élites dictait le prix de la chose culturelle. La démocratie finit par élever la jugeote de l'homme moyen au grade du juge suprême. Et c'est ainsi que l'hégémonie aculturée américaine naît plutôt à Paris qu'à New York. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | L'intellectuel de tous les temps, homme de noblesse et de hauteur, combattait une vérité dégradante et laissait le soin de s'attaquer aux mensonges - aux hommes d'action. Un respect mécanique de toute vérité et un culte de l'action expliquent, aujourd'hui, l'extinction de la race d'intellectuels. | | | | |
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| cité | | | Peuple d'hommes de rêve, peuple d'hommes d'action, peuple d'hommes d'affaires - tel fut le cheminement de toutes les nations évoluées. L'élite, à contre-courant, fut en premier lieu dans l'action, puis dans le rêve - aujourd'hui, elle est dans les affaires, comme tous les autres. | | | | |
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| cité | | | Corruptio optimi pessima. Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux. Le patricien, rognant ses ailes et baissant son regard, dépasse le vulgum pecus en répugnance. | | | | |
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| cité | | | La vraie question, raciale et politique, n'est pas quelles sont des races inférieures ?, mais bien quelle doit être la liberté du fort et s'il doit sacrifier quoi que ce soit au faible (tout en sachant, que le faible d'aujourd'hui peut devenir le fort de demain) ? | | | | |
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| cité | | | Tout ce que le rebelle institutionnalisé dénonce chez les hommes a toujours existé, c'est la qualité des dénonciateurs, en revanche, qui a beaucoup changé : la jeunesse sans bonne révolte, l'élite sans bon regard, le bon Dieu sans bonnes foudres. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, nous avons la meilleure foule, de toute l'histoire, et peut-être la pire des élites. Cette élite n'observe que les mouvements de la foule, les compare, indignée, avec l'éclat des élites d'antan et se répand en lamentations sur la dégénérescence du monde. Le regard de nos élites est dans les choses vues et non pas, comme naguère, dans le goût électif des yeux. | | | | |
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| cité | | | Les élus, aujourd'hui, c'est le troupeau. Les appelés, en revanche, entendant, mais ne comptant pas des voix, devinrent rares. | | | | |
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| cité | | | Jadis, régnait le médiocre, et par remords intermittents, il se rapprochait du meilleur et le plaçait dans sa ligne de mire. Aujourd'hui, triomphe le meilleur, plein de respect pour le médiocre, et dont il a de plus en plus la dégaine. Ploutocratie ou médiocratie comme formes de méritocratie - timocratie - démocratie, à mille lieux de l'égalité-aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Le délicat se voue au message ; le sot veut des messageries. La liberté de pensée suffit au premier ; au second, il faut une liberté d'expression. Le sot abuse de celle-ci : déchaîné, il se permet de s'attaquer au sacré ; le délicat, qui se laisse entraîner par la liberté d'expression, glisse vers le profane et se détache du sacré. | | | | |
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| cité | | | L'anarchiste américain est indiscernable d'avec n'importe quel businessman : « Si les structures des hiérarchies et du pouvoir ne peuvent pas se justifier, elles doivent être démantelées » - Chomsky - « If the structures of hierarchy and authority can't justify themselves, they should be dismantled ». La seule configuration, se prêtant à ce misérable scénario, c'est une faillite économique, tandis que tout succès comptable ou électoral, en tant que justification, protège contre les foudres anarchiques, puisque, pour l'Américain, n'est vrai que ce qui marche. | | | | |
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| cité | | | Je suis pour le collectivisme des porte-monnaie et des porte-parole et pour l'élitisme des porte-voix. | | | | |
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| cité | | | Les clivages culturels opposent les hommes avec beaucoup plus de virulence que les différences matérielles. Les écarts verticaux de culture exacerbèrent les révolutions française et russe ; l'horizontale culture de masse américaine désarme la lutte de classes et le sentiment de race, pour réduire la vie à la négociation de places. | | | | |
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| cité | | | À l'époque, où n'appartenaient à la plèbe que les pauvres et les faibles, on n'hésitait pas à parler de racaille ; aujourd'hui, où racaille est constituée plutôt de riches et de puissants, on lui réserve le titre de démocrate. | | | | |
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| cité | | | La démocratie : la proclamation de la reconnaissance d'égalité des chances (débouchant sur l'inégalité de fait) ; l'aristocratie : la réclamation de la reconnaissance de supériorité spirituelle (s'inscrivant dans une égalité matérielle). | | | | |
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| cité | | | Humainement, je salue l'avènement du règne du dernier homme - il réduit le nombre de faibles ; je déplore l'attitude du premier : sa soumission aux goûts du dernier et sa recherche de reconnaissance par ce dernier. Le maître défait enviant l'esclave victorieux - pitoyable ! Dès qu'apparaît cette exécrable soif de reconnaissance, il n'y a plus de maîtres, on dit même (Kojève et Fukuyama), qu'il n'y a plus d'Histoire, puisque l'égalité des chances calme toutes les ambitions. | | | | |
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| cité | | | La justice sociale se réduirait à deux actions : la séparation de deux types d'argent, servant à huiler la machine économique ou à remplir nos assiettes, - et l'égalité totale dans la distribution de la deuxième ressource. Dans cette optique - rien à reprocher au capital, à la globalisation, à la concurrence ; toute gloire serait immatérielle, toute souffrance matérielle - fraternellement partagée ; toute élite sécrétant le mépris, conscience tranquille, tout goujat privé de raison d'investir les rues ; l'ennui de la majorité gueulante, la paix bénie d'une minorité chantante. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme ou le communisme, la supériorité ou l'égalité, c'est par un paisible compromis entre ces deux attitudes que triomphe la démocratie, compromis, qui s'appuie sur deux faits capitaux : les supérieurs ont désormais les mêmes goûts que les inférieurs, et les faibles repus trouvent le culte du mérite aussi naturel que les méritants repus. | | | | |
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| cité | | | Qui représentait la science, aux époques moins barbares ? - ceux qui scrutaient les astres, les manuscrits, la vie. Aujourd'hui, ce sont des ingénieurs ou des économistes. « Viendra le règne de l'intelligence scientifique, le plus arrogant et le plus élitiste de tous les régimes »* - Bakounine - « Наступит власть ума научного, изо всех режимов самый хамский и избраннический ». Nous y sommes. Mais ce n'est pas un règne, mais une gestion. Pas l'intelligence, mais la performance. Pas scientifique, mais technique. Pas arrogant, mais méritocratique. Pas élitiste, mais populiste. Tout le reste est juste. Ce régime ignore la hauteur et le patriciat, et prône l'horizontalité et l'égalité des chances. | | | | |
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| cité | | | Plus un gentleman se laisse emporter par un élan de grandeur ou de générosité, plus sûrement il aboutit à l'ironie, pour lui-même, et à la pitié, pour les laissés-pour-compte. Livré au même courant, le goujat finit par se prendre au sérieux, héroïque ou salvateur, et par devenir impitoyable avec l'autre, ressenti comme ennemi de la pureté ou du bonheur collectifs. | | | | |
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| cité | | | Étrange mutisme du Livre sur les droits de l'homme (les devoirs gastronomiques, rituels et hiérarchiques y prévalent). Ou, contrairement à ce qui est résolument moderne et écologiquement correct, pas un mot n'y affleure sur les droits de nos frères, les animaux ; à part quelques remarques dédaigneuses sur les colombes, porcs, ânes, agneaux, boucs et coqs, aucune sympathie divine pour les rossignols, dauphins ou renards. | | | | |
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| cité | | | Ni la contrainte de la pensée unique, ni le penchant pour la police ou la censure, ni l'obsession par des hiérarchies, ni la volupté des bourreaux ne sont à l'origine des totalitarismes, mais l'innocent et louable désir de sortir de la morne logique marchande et d'apporter un souffle de générosité ou de noblesse ; dès qu'on voit de l'éclat ou des larmes, dans les yeux d'un nouveau sauveur, il faut le crucifier séance tenante, avant que la première inquisition ne se mette à sévir parmi les néophytes. | | | | |
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| cité | | | L'esclave dans l'âme profite de la liberté, pour choisir sereinement et sans pression aucune son statut de domestique : « Les hommes ne sont pas des esclaves ; ce sont des domestiques volontaires » - A.Karr. Le plus écœurant, dans ce volontariat, est que les mérites des maîtres se mesurent à l'échelle de la valetaille. D'où cette harmonie sans fracture aucune. | | | | |
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| cité | | | Les maîtres à penser accompagnent les tyrannies, politiques ou spirituelles ; les ratés sont le privilège des démocraties. Les grands maîtres finissent par s'imposer en tout régime, mais, curieusement, dans une tyrannie ils sont maîtres des maîtres et dans la démocratie - maîtres des ratés. | | | | |
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| cité | | | C'est l'emploi de termes de foule ou d'élite qui place l'homme d'aujourd'hui dans la catégorie de conservateurs ; formellement, j'en fais partie, avec, toutefois, ces deux détails : je vois, que tous les riches sont dans la foule, et presque tout homme d'élite est un naufragé. | | | | |
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| cité | | | L'enfer tiédit, s'étend et se civilise ; le ciel se climatise, s'approche et se vide. Les dominer devint un jeu d'enfant, les distinguer n'a plus aucun intérêt : « Mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le Ciel » - Milton - « Better to reign in hell than serve in heaven » - il n'y a plus ni esclaves ni maîtres, dans ces contrées viabilisées. | | | | |
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| cité | | | Le caprice solitaire et la qualité salutaire, ces signes de la verticalité, disparurent, face au culte solidaire de l'organisation horizontale et de la quantité. | | | | |
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| cité | | | La raison principale de l'extinction progressive du grand art est dans la réponse à cette question : qui peut, veut et doit se porter juge des œuvres d'art ? La réponse, donnée et acceptée par tout le monde, est – la foule. L'effet pernicieux de cette résignation est la transformation en foule de ceux, qui formaient jadis une élite. Et le besoin même de juges vint achever l'esprit libre du créateur, qui, jadis, tout en écoutant l'avis d'un aréopage restreint, ne suivait que sa propre voix. Les grands s'acoquinent avec les médiocres et finissent par ne plus en être discernables. « Le socialisme achète la remontée de la platitude par le prix de l'effondrement des hauteurs » - Berdiaev - « Социализм покупает подъём равнин ценой исчезновения вершин » - le capitalisme pratique le même troc. | | | | |
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| cité | | | Platon, comme Nietzsche, voient dans la société le milieu naturel, dans lequel doivent s'exercer les tâches les plus nobles d'une aristocratie. Ces tâches n'existèrent jamais. Ne sont aristocratiques que les contraintes. De plus, le milieu aristocratique, c'est la solitude, où la création est portée à maturité, dans la rencontre de l'ironie avec la pitié (le sérieux et la justice s'y opposent). Tout vrai philanthrope est agoraphobe. | | | | |
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| cité | | | La culture est ce qui permet de prendre de haut la nature, la vérité et la liberté, tout en les maîtrisant. Et l'enseignement de langues anciennes et d'Histoire de philosophie, tant qu'il s'adressait aux élites, taraudées par le beau et le juste, en fut l'un des piliers. Mais depuis que le bouseux repu envahit l'école, il vaut mieux oublier le latin et enseigner l'écologie, le marketing et le traitement de textes, pour que triomphent la nature, la vérité et liberté mécaniques. En tout cas, la culture est condamnée, comme tout ce qui est organique. | | | | |
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| cité | | | Il faut préférer l'État moderne, transparent et mécanique, à l'État ancien, opaque et organique, et donc plus soumis aux exaspérations des peuples ou aux maladies des élites. Plus claire est la loi, plus nonchalantes sont les foules aux stades et dans les syndicats. Moins de sang dans les rouages étatiques, plus la qualité de l'encre pathétique comptera face à celle du sang sympathique. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie, il y trois sortes de frontières sociales indépendantes : politiques, économiques, éthiques, dont aucune ne s'érige en séparateur définitif entre le bien et le mal. Dans les régimes autoritaires, la frontière est unique, et elle rend les opposants au régime, en même temps et définitivement, - perfides, pauvres et haineux. « Le pauvre, chez nous, a des raisons d'envier le riche, du moins n'en a-t-il aucune de s'incliner devant ses qualités morales »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | Tant de discours ampoulés autour de la liberté à défendre ou de la fraternité à créer, tandis qu'aucune fraternité entre les pauvres et les riches n'est envisageable, et que la seule liberté réelle non-politique, aujourd'hui, est celle du pouvoir d'achat. Et personne ne songe, concrètement et non démagogiquement, à imposer l'égalité matérielle pour des raisons aussi bien pratiques qu'éthiques et, surtout, esthétiques. Et c'est un élitiste qui vous parle. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans, comme les démocrates, sont pour le pouvoir des meilleurs, donc pour une aristo-cratie. Ce qui les distingue, c’est leur corps électoral : une bande ou une foule. L’Antiquité essaya de confier le vote à la seule élite, ce qui débouchait toujours à plus de tyrannie capricieuse ou de démocratie haineuse. | | | | |
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| cité | | | La civilisation, c’est la justice écrite, l’égalitarisme en droits ; inévitablement, elle encourage le bavardage formel autour du faisable. La culture, c’est l’injustice implicite, l’élitisme en devoirs ; elle se prouve par l’aphoristique du dit et par la richesse de l’indicible. Et Cioran : « Est-il meilleur signe de civilisation que le laconisme ? » - confond la civilisation avec la culture. | | | | |
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| cité | | | Il n’y a plus de tyrans individuels, avec une tyrannie imposée, mais un nouveau tyran, collectif celui-là, s’y est substitué – le public, son opinion, son jugement – une tyrannie involontaire, acceptée de bon cœur par toutes les élites. Tout y est évalué en chiffres – nombre de juges, de lecteurs, d’auditeurs, tirages d’impression, bilan des ventes. « Se soumettre au pouvoir ? Au peuple ? Ça revient au même » - Pouchkine - « Зависеть от властей, зависеть от народа — Не всё ли нам равно? ». | | | | |
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| cité | | | Les élites se maintenaient grâce aux poètes et aux philosophes qui en constituaient la quintessence ; leurs valeurs furent inaccessibles aux ploucs, ce qui en empêchait l’invasion de la scène étroite et discrète. Mais depuis que les élites modernes ne comprennent que des journalistes et que la scène élective devint scène collective, l’élite et la masse devinrent indiscernables. « L’élite disparaîtra, quand sa pensée aura pénétré le corps du nombre » - A.Suarès. | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | Pour l’homme de gauche, les termes de nation, peuple, foule sont synonymiques, auxquels il prête le même respect de correction sociale – une hypocrisie irrationnelle. Pour l’homme de droite, la suite, dans cet ordre, représente une dégringolade – un cynisme rationnel. Je ne vois pas d’autres différences. Ce, en quoi ces deux hommes sont d’avis identique, est que l’élite doit mieux manger, être mieux logée, mieux employer ses vacances – bref, être plus riche que les ploucs du bas de l’échelle sociale. | | | | |
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| cité | | | L’intellectuel doit trouver un compromis entre la conscience morale, amie de la faiblesse, et la liberté d’action lucrative, favorisant la force. L’attitude égalitaire semble la plus propice pour y servir de fond ; les cyniques musclés, côté bras ou côté cervelle, ont besoin de supériorité matérielle : « L’aspiration à l’égalité restera le plus périlleux danger pour la liberté des hommes » - Berdiaev - « Жажда равенства всегда будет самой страшной опасностью для человеческой свободы ». | | | | |
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| cité | | | On ne peut pas appeler foule un réseau social de robots. La réactivité de ce réseau devint si impitoyable, que tous les intellectuels circonspects se conforment à ses attentes. Les avis des élites complices devinrent aussi anodins que ceux des concierges. Ce que Valéry dit sur les moutons s’applique aux robots : « Si tu prêches par l’exemple, tu engendres du mouton ». | | | | |
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| cité | | | Toutes les têtes pensantes, aujourd’hui, s’adressent à la foule, ont peur de l’humilier et en cherchent le jugement et même l’éloge. L’artiste devrait ne se tourner que vers une élite, mince ou même inexistante, comme Dieu, le Bien ou une symbiose, introuvable aujourd’hui, entre l’intelligence, la noblesse et le style. | | | | |
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| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
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| doute | | | Le vrai savoir sert à affiner la qualité et l'épaisseur du doute, seuls ses aristocrates (Cioran ?) en font leur pierre de touche. Une bonne pierre d'achoppement convient mieux pour façonner le doute qu'un « mol oreiller » (Montaigne). | | | | |
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| doute | | | Plus on va et mieux on comprend, que ce n'est ni la part du doute ni la part des certitudes qui déterminent le calibre d'un homme, mais bien la qualité des métaphores qu'il met en jeu, pour faire jouer son désarroi ou son arrogance. | | | | |
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| doute | | | La même exigence doit dicter les seuils de clarté ou d'obscurité, au-delà desquels l'objet quitte le domaine de l'art. Seuls les grands osent l'harmonie du clair, mais l'harmonie de l'obscur est plus chaude. | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes, ou le filtrage, ne devraient pas écarter des objets de mes partitions, mais en écarter des angles de vue, des clefs, qui ne promettent aucune musique. Tout objet, sous un regard électif, peut devenir digne de mes cordes : « Je ne cherche pas la définition. Je tends vers l'infinition »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | Ce qu'on connaît est presque sans importance pour la qualité de notre écriture ; c'est dans la docte ignorance que se manifestent le mieux nos frissons et nos recherches : « Qui questionne et s'étonne a le sentiment de l'ignorance »** - Aristote. Elle accompagne l'étonnement jusqu'à sa chute dans une certitude passagère. La docte ignorance est l'aboutissement glorieux de la science (où elle s'appellera savoir indocte) et le début lamentable de la philosophie (où elle s'appellera fidélité à la nature). | | | | |
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| doute | | | Le bon nihiliste est celui qui reconnaît notre incapacité de formuler des buts dignes de la merveille humaine et qui se résigne à n'en ébaucher que des contraintes. Cerner l'impossible (pour des raisons logiques, esthétiques ou éthiques) est plus prometteur, pour la qualité de ta plume, que de tracer le possible. | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent en ruines et vouent leur feu au ciel, peuvent se permettre de dédaigner la lumière domestique, puisque leur premier souci est la qualité des aliments, qui entretiennent la pureté de leur flamme, sans enfumer leur toit inexistant. Celui qui ne voue pas son feu à son étoile « n'illumine pas sa maison, il l'enfume » - Abélard - « Cum ignem accenderet, domum suam fumo implebat, non luce illustrabat ». | | | | |
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| doute | | | Nihiliste n'est pas celui qui veut nier mécaniquement, mais celui qui peut affirmer organiquement, c'est à dire en partant de soi-même, sans s'appuyer sur les autres. Il vaut par la qualité des points zéro de ses Oui. | | | | |
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| doute | | | Abandonner le certain pour l'incertain est bête (même si le mouton fait l'inverse) ; transformer l'incertain en certain est à portée des machines ; c'est la découverte de l'incertain dans le certain qui est l'apanage de l'homme lucide. | | | | |
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| doute | | | Tout homme lucide fait, tôt ou tard, cette découverte : s'imaginer l'emporte sur s'analyser, dans la vraisemblance et la qualité des contours de soi qu'on esquisse. | | | | |
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| doute | | | Les commencements valent par la qualité des définitions (des objets) et des déterminations (des relations), ce qui ressemble à la formulation de théorèmes. Sans bonnes contraintes, l'amorce est vouée au hasard ou à la routine. Les contraintes sont des déterminations négatives, écartant le secondaire et difforme, pour se focaliser sur l'essentiel et l'élégant. | | | | |
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| doute | | | Tant de balivernes autour du rôle constructif et bénéfique du doute, nous libérant de la tricherie de nos sens (les exemples misérables du bâton brisé par une surface liquide ou du diamètre apparent du Soleil servant d'uniques illustrations) ; les sens ne nous trompent jamais, puisque chacun est impensable sans la raison, qui transforme, amplifie ou filtre leurs signaux, plus qu'elle ne les corrige. Il n'y a que trois choses, qui comptent dans la qualité du résultat, de notre vision du monde : les connaissances, l'intelligence et le talent - représentation, interprétation, expression. | | | | |
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| doute | | | Les soi-disant systèmes philosophiques sont des leurres, créés par des commentateurs ; les édifices des fragmentaires (Héraclite, Platon, Pascal, Nietzsche, Valéry) ne sont pas moins bien membrés que ceux des globalisants (Aristote, Spinoza, Hegel, Sartre) ; je dirais même que la part des balbutiements et des tâtonnements est plus importante chez les seconds, tandis que la qualité des métaphores est nettement supérieure chez les premiers. | | | | |
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| doute | | | Il y a des pensées, où leur qualité première est la certitude, qu'il s'agit de consolider, - ce sont des pensées sans ailes. Et il y en a d'autres, les verticales, où compte le ton, la hauteur, la noblesse, et où s'éprouvent mes dons d'envols ou de chutes. Les doutes et les certitudes sont des contraintes, la forme et le fond des pensées sont question du choix de la dimension privilégiée. Exclure l'horizontalité serait une bonne contrainte de plus. | | | | |
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| doute | | | Séparer la flamme de la lumière, garder celle-ci à l'extérieur et m'en servir pour la qualité de mes ombres, préserver celle-là à l'intérieur, pour réchauffer mon étoile transie et mon cœur en train de se bronzer. Phénix appelle la flamme, Apollon - la lumière ; que chacun règne sur sa moitié de la mort et de la vie. | | | | |
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| doute | | | L'horreur ou l'émerveillement devant mon soi, que soi-disant je réussis enfin à connaître, sont des méprises, même si la seconde est plus honorable. Nos goûts et nos dégoûts ne devraient se former ni selon la connaissance de l'organe, ni selon la maîtrise de la fonction, mais selon la qualité de la création, dont on ignorera à jamais l'auteur et la source. | | | | |
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| doute | | | L'imagination sert surtout à créer de nouvelles variables sur un arbre de la connaissance. « Au royaume de l'imagination, l'inconnu est tout-puissant » - Napoléon - il en est seulement le signe, dont la première qualité n'est pas la puissance mais l'ouverture à l'unification, la souplesse. C'est la richesse des substitutions interprétatives qui témoigne de la puissance ! | | | | |
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| doute | | | Quelle que soit la trajectoire d'une pensée, elle doit finir par toucher terre, et c'est la qualité de mes ailes qui en déterminera la hauteur et le vertige. En tout cas, toute belle pensée exclut la continuité de la marche ; elle est portée par son vol extra-terrestre ; elle porte au connu un message de l'inconnu. « La valeur d'une pensée se mesure à sa distance par rapport à la continuité du connu » - Adorno - « Der Wert eines Gedankens miβt sich an seiner Distanz von der Kontinuität des Bekannten ». | | | | |
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| doute | | | Les choses, que j'invoque, sont un moyen pour atteindre trois buts bien différents : en mesurant les choses, prouver la qualité de ma vue ; en les évitant, montrer la noblesse de mes contraintes ; en les combinant, produire de ma musique. « Ce que j'en opine, c'est aussi pour déclarer la mesure de ma veuë, non la mesure des choses »** - Montaigne. Et l'ironie voudra que, dans mon livre, on mesurera les choses de vue au lieu de voir les choses de mesure. | | | | |
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| doute | | | Le discours de tout homme, sain d'esprit, a le même taux de concepts et de désirs. La différence ne peut être que qualitative, en fonction du talent et de l'intelligence, et non pas du parti pris conceptualiste ou vitaliste. | | | | |
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| doute | | | La modernité offre de plus en plus du nouveau et de moins en moins – du rare. Multiplication de quantités, soustraction de qualités. Tout part et s'appuie sur le connu ; l'inconnu n'effleure plus les cerveaux robotisés. Personne ne descend plus à l'inconnu, pour trouver du nouveau, puisque personne ne s'élève plus, pour chercher du beau. | | | | |
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| doute | | | Celui qui pense que, pour prendre du champ et devenir 'objectif', il faut s'écarter de soi-même, se trompe – notre soi ne nous quitte jamais. Sans la fabuleuse servilité de notre cerveau et de nos muscles, nous ne saurions rien de notre liberté ! Et nous ne pouvons juger de notre lumière que selon la qualité de nos ombres. | | | | |
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| doute | | | Même le doute est réparti équitablement entre canailles et justes. Mais ce n'est pas la même région - très basse pour les premiers - qui en est frappée. | | | | |
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| doute | | | Les ombres appartiennent à ce qui les projette et à l'écran de projection, donc à la créativité des sources et à la qualité des contraintes. Non pas à la lumière. « L'erreur appartient à la vie, comme les ombres – à la lumière » - E.Jünger - « Die Fehler gehören zum Leben wie der Schatten zum Licht » - l'ombre n'est point un verdict de la lumière, elle en est le seul témoin crédible. | | | | |
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| doute | | | Que la qualité de nos certitudes ou de nos doutes dépende de la musique, qui s'en dégage, est démontré par l'assurance (sereine ou angoissée) de Mozart et Beethoven et par l'hésitation (religieuse ou honteuse) de Bach et Tchaïkovsky. | | | | |
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| doute | | | Dans le monde de la pensée, on voit très rarement un dialogue fécond ; les commentateurs pratiquent la parlote, en simplifiant ce qui est complexe et en sophistiquant ce qui est banal. Mais pour la qualité des échanges, les formules logiques, auxquelles débouche mécaniquement la vraie compréhension, sont pires que les parlotes. La pensée, comme les bonnes intentions, a le mérite d'ouvrir les portes du doute, tandis que le monde du constat et de l'acte ne fait que les refermer à double tour. | | | | |
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| doute | | | Il ne s'agit pas de chercher un concurrent, plus immédiat, du cogito, mais d'établir une hiérarchie des acceptions du verbe penser et d'en trouver la plus proche de notre certitude d'exister. Penser s'étend de la perception à la conception, en passant par désir, sollicitation, excitation, à l'origine desquels se profilent des objets ou relations, qu'il s'agit, en fin de compte, de référencer verbalement, mais ce n'est que le dernier chaînon. Le fameux doute n'est que la recherche tâtonnante de ces références finales et non pas initiales. | | | | |
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| doute | | | Le serpent, et même peut-être la taupe et le chien, surclassent l'aigle en qualité de leur regard. « Si tu prêtes foi aux yeux plus qu'à l'esprit, en sagesse tu serais inférieur à l'aigle » - Apulée - « Si magis pollerent oculorum quam animi iudicia, profecto de sapientia foret aquilae concedendum » - heureusement, les yeux fermés et le regard transforment ton esprit en âme, qui est porteuse de la véritable sagesse. | | | | |
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| doute | | | Deux seules visions du monde méritent notre respect ou notre admiration : la scientifique et la poétique. Trois étapes en déterminent la valeur : la qualité des principes, sur lesquels se bâtit le modèle, la richesse et l'harmonie de la représentation, l'élégance et la complexité des requêtes, auxquelles est soumis le modèle, - la profondeur, l'ampleur, la hauteur. Aucune autre vision n'assure une égale puissance de ces trois dimensions. | | | | |
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| doute | | | La science crée des représentations objectives et fidèles de la réalité ; la vie pratique déclare droits et vrais les plus courts chemins entre le représenté et le réel ; l'art introduit ses métriques subjectives. « Lorsqu'on vise ce qui est important, les détours sont nécessaires » - Platon – dans l'art, c'est la qualité des détours qui détermine l'importance de la visée. | | | | |
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| doute | | | C’est petit – ne compter que par ce qui compte. La mesure du meilleur est la meilleure des mesures, à usage unique, digital, analogique ou sentimental. « Ce qui compte peut ne pas se compter ; ce qui peut être compté ne compte pas toujours » - Einstein - « Nicht alles was zählt, kann gezählt werden, und nicht alles was gezählt werden kann, zählt ! ». | | | | |
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| doute | | | Une fausse dichotomie, faisant maîtres de ceux qui raisonnent, et esclaves – de ceux qui croient. Les maîtres savent où il faut raisonner (pour promouvoir la vérité) et où il faut croire (pour sauver le mystère) ; les esclaves croient, où il faut raisonner, et raisonnent, où il faut croire. | | | | |
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| chœur hommes | | | NOBLESSE : Les hommes acceptent tous les privilèges matériels, mais regimbent devant tout privilège spirituel, contre toute forme d'aristocratisme d'âme. Jadis, l'aristocrate fut avec les hommes qui prient, contre l'homme qui s'abêtit. Aujourd'hui, il aimerait mieux être, avec l'homme, plus près de la bête plutôt que, avec les hommes, se compromettre avec les machines. | | | | |
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| hommes | | | Résolument moderne - ils pensent que c'est très intelligent, signe de supériorité et de maturité. Hommes d'une saison, d'une seule prise d'images, d'une section plane, hommes des empreintes. L'homme du climat est irrésolument, problématiquement - ou, mieux, mystérieusement - passéiste, car au passé sont toutes les saisons de l'arbre qu'il veut être. « Revenez aux Anciens, et ce sera du progrès » - Verdi - « Tornate all'antico e sarà un progresso » - nos Virgile ne lisent plus Homère et deviennent journalistes. | | | | |
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| hommes | | | Comment se forme l'universalité moderne : tous les critères sont ramenés à l'économie, tous les résultats sont numérisés et munis de coefficient de réussite, la moyenne est calculée et proclamée universelle et désirable. La vraie universalité est métaphysique, qualitative, au-dessus des statistiques ; elle est la hauteur du mystère divin, dont le monde est le vaste problème et l'homme – la profonde solution. | | | | |
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| hommes | | | Éructer ses indignations, ne pas décolérer, être celui par qui le scandale arrive, imiter la dégaine des ruffians – telles sont, aujourd'hui, les recettes du succès littéraire. Qui se soucie encore de l'état apaisé des esprits et de la musique de l'âme ? La grossièreté de masse l'emporte désormais sur la noblesse de race. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui quatre parties égales en puissance : un sous-homme (l'homme du souterrain de Dostoïevsky), un surhomme (l'homme d'acquiescement de Nietzsche), un homme (le moi inconnu) et le reflet des hommes (l'Autre en moi de Sartre). Le dernier quart devint l'homme effectif, au détriment de l'homme électif, qui résumait les trois premiers. Le sous-homme devrait être pris au sérieux, c'est sur le surhomme qu'il faut concentrer nos sarcasmes. Pour ne pas devenir porte-voix des hommes, il faut ne parler qu'à l'homme. Chaque face ne se polit qu'au contact avec l'interlocuteur de la même race ; c'est pourquoi : « Chaque fois que je me suis trouvé parmi les hommes, je suis revenu moins homme » - Sénèque - « Quoties inter homines fui, minor homo redii ». | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ne plaire qu'à l'élite n'est qu'absurdité et orgueil, puisque les goûts de cette élite sont horriblement proches de la vulgarité commune ambiante. Il fallait être solitaire, pour faire partie de l'élite ; aujourd'hui, il faut être solidaire de la foule. D'ailleurs, on ne parlait ni devant les hommes, ni devant l'homme, mais devant Dieu, que symbolisait la beauté, la féminité ou la bonté. | | | | |
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| hommes | | | La pose peut être charmante et naturelle, même chez les nuls ; la position, en revanche, dépend directement de l'esprit ; le décousu est propre à la première, tandis que la seconde présente un caractère étonnamment monolithique. On prend, par exemple, des cornichons comme Sollers, B.-H.Lévy ou A.Glucksmann, - leur pose est plutôt sympathique, mais leurs positions sont toutes pourries. Ce qui m'avait intrigué et conduit à conclure que le talent, absent chez ces bougres, n'influe en rien sur la qualité de la pose, et que la qualité de l'intelligence et de la sensibilité détermine, d'un seul coup, la justesse de toutes les positions, dans tous les domaines. | | | | |
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| hommes | | | Celui qui « marche droit devant soi » se doute rarement d'être entouré de ses semblables et prend la croupe du mouton, qui le précède (chameau, lion ou agneau - même défilé !), pour sa sphère d'excellence. Et ils s'encouragent : croire serait de donner à ses pas la cadence divine. | | | | |
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| hommes | | | J'entends le professeur, l'électeur, le notable, je n'entends plus l'homme. Le quart humain - les hommes - évince et l'homme et le sous-homme et le surhomme. Et les lanternes de Diogène sont toutes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller » - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l'invisible s'applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*. | | | | |
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| hommes | | | Le moi devenu solution des manants, ou problème des savants (« le moi est ma requête » - St-Augustin - « quaestio mihi factus sum »), je m'en fais, par dépit, un mystère. | | | | |
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| hommes | | | Le discrédit de la dialectique hégélienne est un effet collatéral, et presque seulement verbal, de la manie des hommes de prôner en tout une positivité jubilatoire ; l'innocente négation de Hegel (fond et forme des définitions) ayant été prise pour une tache gênante (sur la grisaille des preuves). La logique de race, victime d'une sociologie de masse. | | | | |
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| hommes | | | Appartenir au grand ou bien petit nombre est la même chose ; et « le bonheur du plus grand nombre », comme idéal d'une société, ne me gêne en rien ; pour en avoir la nausée, Nietzsche, bêtement, doit avoir mis le nez dans l'étable. Ton bonheur ne devrait pas dépendre du nombre ; le malheur, commun, te rattrapera partout. | | | | |
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| hommes | | | L'émotion - devant un paysage, une femme, un tableau - visite tous les hommes (qui ne méconnaissent donc pas « ce qui excelle » - Goethe - « das Vortreffliche nicht anerkennen »), mais c'est un signe de barbarie que de ne pas savoir la traduire en attendrissement ou en humilité. | | | | |
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| hommes | | | La foule se forme sur une négation ou un rejet, l'élite - sur un accord ou un projet. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès : l'évidence du progrès de l'espèce nous occulte l'immuable équilibre sommaire des individus. Ceux-ci, de tous temps, furent de deux catégories : les aristocrates (poètes et philosophes) et les goujats. La progression remarquable des derniers se neutralise par la foudroyante régression, en qualité et en nombre, des premiers. Bientôt, aucune brebis galeuse ne compromettra l'avance du troupeau. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | À la pointe de la science, jadis, se trouvaient des poètes, philosophes, mathématiciens, physiciens, biologistes, qui furent, en même temps de véritables encyclopédistes et humanistes, pratiquant la science avec conscience ; quand j'entends l'élite savante de nos jours, les informaticiens, ces misérables robots sans âme, à la réflexion binaire, aux horizons de techniciens des platitudes, je plains leurs ancêtres, d'Homère à Einstein, pour une telle descendance indigne. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la domination robotique, dans les têtes des hommes : l'envie de bâtir des hiérarchies au-dessus du vivant est propre à tous, mais le mouton s'y attache au religieux, au politique, au technique, tandis que l'homme d'esprit - à l'éthique, à l'esthétique, au mystique ; ces valeurs étant fondamentalement irréductibles, on cherche leur au-delà, qui, chez le mouton, prend, inévitablement, l'allure d'un algorithme robotique, et chez l'homme du bien a des chances de déboucher sur un rythme noble. | | | | |
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| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
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| hommes | | | L'homme-sujet est un nœud modal, où se croisent le pouvoir, le vouloir et le devoir, et qui vaut par la qualité des trois langages, qui expriment ces facettes : l'intensité, la hauteur, la noblesse. Mais il sera évincé par l'homme-savoir, l'homme-outil, l'homme-fonction, l'homme-service, interchangeable et élémentaire, enchaîné aux objets et projets des autres. | | | | |
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| hommes | | | Deux abominables classifications des hommes débouchant sur le même résultat : le nivellement chinois des hommes anonymes et le culte américain des numéros un, en vitesse d'appui sur la gâchette, en virtuosité du jeu sur la guitare, en taux du retour sur investissement - l'ennui d'une horizontalité, à perte de vue, où le premier et le dernier restent indiscernables. | | | | |
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| hommes | | | L'existence de deux métiers difficilement compatibles justifiait le désir de l'homme d'État de devenir homme de lettres et vice versa. Mais depuis le naufrage des idéologies et des romantismes, la seule espèce qui surnagea, l'homme d'affaires, ne brigue aucune métamorphose, elle est au sommet des hiérarchies consensuelles. | | | | |
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| hommes | | | Si les vrais maîtres avaient gouverné la cité, la première mesure, qu'ils auraient prise, serait d'imposer l'égalité matérielle (répartition équitable de Némésis, égalité géométrique de Platon ou l'égalité arithmétique d'Aristote), pour se réjouir ensuite, en toute impunité, de l'inégalité spirituelle. Mais c'est la plèbe qui est au gouvernail, et son premier souci est de maintenir l'écart entre les pauvres et les riches, car la course à l'argent est sa première joie. | | | | |
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| hommes | | | L’élite déterminait, jadis, les caprices esthétiques ou intellectuels ; maintenant, c’est la foule. Et ne pas en faire partie, c’est constater que chez vous on trouve « Beauté intempestive, esprit mal à propos » - Pouchkine - « И прекрасны вы некстати и умны вы невпопад ». | | | | |
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| hommes | | | Fini le temps des maîtres d'élégance ou de flamboyance ; aujourd'hui, même un expert en cervelle est un vulgaire cordonnier, au goût très bas. « Pas plus haut que le soulier, cordonnier ! » - Pline l'Ancien - « Sutor, ne supra crepidam ! ». La fabrication d'ailes est un ministère, pas un métier, quand l'ascension n'est que rituelle. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est classé parmi les carnassiers ; ses saloperies, il les doit à l'espèce, mais ses beaux gestes, il les attribue au genre. « Je suis un homme et rien d'humain ne peut m'être étranger » - Térence - « Homo sum : humani nihil a me alienum puto ». | | | | |
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| hommes | | | Tout est fade et mécanique, chez la nation la plus puissante, intelligente et riche du monde. Le culte de la mécanique s'empare de la planète ; et la prétention hégémonique, bientôt, sera justifiée et irréfragable, secondée par la tradition chinoise privilégiant la fadeur face à la saveur. | | | | |
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| hommes | | | Le meilleur de l'homme se trouve dans les régions, que l'homme ne visite plus. Les meilleurs des hommes ne quittent plus leur Caverne ; ils jetèrent la lanterne inutile, dans la recherche de l'homme. Impossible de créer un cadre, « pour que même le méchant montre son bon côté et le bon lève plus haut sa lanterne » - Yeats - « to make a bad man show him at his best, or even a good man swing his lantern higher ». Le meilleur en nous, comme tous les trésors, comme la monnaie rare, étant bien caché, on ne croise, dans la rue, que les pires, la monnaie courante. | | | | |
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| hommes | | | L'art le vrai fut possible, parce que les lieux de création furent très rares et parce la création exigeait une maîtrise et un don exceptionnels. D'où les deux sources de la barbarie moderne : le mouton eut l'accès à la scène publique et le robot apprit la production d'images. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, même les sots, pour ne pas être en retard avec leur siècle, se rendaient au marché littéraire, occupé exclusivement par de rares fournisseurs d'images d'ailleurs. Les sots lisaient du Chateaubriand. Aujourd'hui, ce marché est envahi par des hordes d'infâmes scribouiilards, satisfaisant le prurit culturel des sots et des intelligents. La plupart de ceux qui lisaient du Chateaubriand lisent aujourd'hui des houellebecq. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut attiré par ce qui était intelligible, délicat ou lisible, c'est à dire sollicitait notre esprit, notre âme ou notre goût. Aujourd'hui, pour être valable, il faut être visible ; la visibilité sur la scène publique comme le premier critère de la valeur. Toutes les qualités sont désormais numérisables ; l'écrasante horizontalité quantitative sépare l'homme de ce qui ne vaut qu'en hauteur, où le chiffre n'a aucun poids. Et les différences les plus notables proviennent de la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la pensée fut la chasse gardée d'une poignée de privilégiés. Mais depuis que sa vulgarisation (honnête et fidèle !) la rendit à la portée du dernier homme, il ne restait au créateur que sa dernière exclusivité - le mot. Seulement voilà, c'est le créateur, désormais, qui fait défaut. Ceux qui ne se rendent pas compte de ce bouleversement continuent leurs litanies : « Un beau livre est l'acropole, où la pensée se retranche contre la plèbe » - A.Suarès. Il me rappelle davantage une nécropole, où le sentiment élit sa tour d'ivoire. La plus haute cité n'est plus ni la cité haute (acropole), ni la cité-mère (métropole), ni la cité-atelier (technopole), mais leurs nobles ruines, où se réfugie le mot ex-châtelain. | | | | |
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| hommes | | | En quantité, et même en qualités, des pensées, tous les hommes se valent. C'est la qualité de nos émotions qui nous distingue et nous prédestine à être des anges ou des bêtes. Les 'penseurs' ne sont pas d'accord, tout en étant plus catégoriques : « L'homme, qui ne vit que de ses sentiments, est une bête » - Tolstoï - « Люди, живущие только своими чувствами, — это звери ». | | | | |
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| hommes | | | Leur démarche naturelle n'est pas moins artificielle que ma démarche inventée. Mais elle est couverte de prestige d'habitudes et d'usage, elle est empruntée. Dans le maniéré électif, mon visage a plus de chances d'être deviné que dans l'authentique collectif. | | | | |
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| hommes | | | Les amateurs de l'ordre des étables, des casernes ou des salles-machine reprochent aux aphoristes-nomades le chaos et l'absence d'architecture. Ces sédentaires ignorent les qualités des ruines, dictant la majesté du temps dans l'humilité de l'espace. | | | | |
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| hommes | | | La qualité des mots, des tempéraments ou des idées en conseil des ministres, en salons mondains, en conseils d'administration ou en jurys littéraires est la même que dans les bars ou les stades. Nourrir l'illusion inverse dévoya tant de belles plumes françaises, de Balzac à R.Debray. Que mes ombres ne soient projetées ni par des notables ni par des minables. Ni, d'ailleurs, par les murs de mon propre édifice ; l'architecture des ruines m'y aidera. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, pour briller au second rang, on s'éclipse au premier (Voltaire) ; ceci n'est vrai que parce que le clinquant vient du rang et non de l'homme. La vraie scène n'est pas toujours du côté des gros projecteurs ; elle peut choisir ses planches jusqu'au paradis, en l'absence des lustres. | | | | |
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| hommes | | | L'unique harmonie entre les meilleurs artistes français et le goût du Français moyen ! À comparer avec l'incompatibilité du génie de Byron, Pouchkine, Leopardi, Nietzsche avec leurs compatriotes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'élite ne se souciait guère des goûts de la populace. Mais aujourd'hui, celle-là s'effarouche du manque de spiritualité de celle-ci, sans se rendre compte, que c'est elle-même qui s'avilit. La populace, elle, ne fut jamais plus policée, instruite et raisonnable. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la nature des bouseux n'était en rien gênante pour la culture de l'élite, qui était la seule à occuper l'espace esthétique, hérité et héritable. Aujourd'hui, la foule renonça à la nature de classe, pour se vautrer dans une culture de masse. L'artiste pouvait garder un sourire, face aux moutons lointains et muets ; il est amer, face aux robots, bavards et envahissants. | | | | |
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| hommes | | | Comme aujourd’hui, les intellos ne furent remarqués que par une infime minorité, mais c’est que la majorité n’avait pas d’accès à la scène publique, tandis qu’aujourd’hui elle la domine. Le vrai drame est que nos intellos prêtent trop d’attention à la foule (même en la dénigrant) et finissent par tenir compte de ses avis et par en adopter les critères. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est plus pour le Prince ni pour la foule que les artistules modernes créent, mais pour l'acheteur. Plus précisément, l'œuvre continue à s'adresser à l'élite, mais l'élite devint une foule de plus. | | | | |
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| hommes | | | Jamais la culture n’eut tant d’adeptes, mais la reconnaissance par le nombre étant devenue une maladie de tous, y compris des intellos, on hurle à la tragédie de la culture, puisque le footballeur, le chanteur, l’amuseur public a une audience plus vaste. Hélas, la culture du salon n’existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Les écrits de toutes les célébrités littéraires s’adressent, aujourd’hui, à l’homme de la rue et se font imprimer pour chatouiller les amours-propres des auteurs et pour en améliorer le pouvoir d’achat. Plus d’auteurs d’élite, qui diraient : « Écris pour nous et publie pour la populace » - Pouchkine - « Ты пишешь для нас, а печатаешь для черни ». | | | | |
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| hommes | | | Quand tu portes en toi une musique individuelle, te mêler au bruit de la foule est anodin, sans conséquences, si tu restes attentif à tes propres rythmes ; mais suivre l’élite offusquera celle-ci et brouillera tes mélodies. Pétrarque a tort : « Suivez les rares et non les vulgaires » - « Seguite i pochi e non la volgare gente » - heureusement en hauteur il n’y pas d’attroupements, même élitistes. | | | | |
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| hommes | | | De la verticalité des mystères divins et de l’horizontalité de leurs problèmes ou solutions : tout homme porte les belles ténèbres de l’intemporel, de l’inconnaissable, de l’inexistant, mais il préfère la grisâtre lumière du présent des choses communes. Et ce n’est pas du goujat que je parle, mais bien de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Dans le commerce de l'écrit, les pièces d'or n'ont plus cours. Cette monnaie étant rare, on stipendie les feuilles préfabriquées logorrhéennes par le troc des billets, avec des zéros à l'infini. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le poète tenait à sa réputation de meneur des initiés, à sa mystagogie ; aujourd'hui, comme tout le monde, il veut accompagner la marche du peuple, il pratique la déma-gogie. De la poésie chantante il glissa vers la poïesis marchante – vers l'action. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, dans la littérature s’affichait surtout le superflu, désintéressé et racé ; aujourd’hui, seul le nécessaire, c’est-à-dire utile et vil, qui préoccupe les plumes. La masse se substitua à la race. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes exceptionnels forment des genres, caractérisés par un type de regard particulier sur des objets souvent imaginaires ; les hommes ordinaires appartiennent, entièrement, à l’espèce et ne disposent que des yeux, qui ne parcourent que des objets communs. La matière des premiers est vierge et originelle ; celle des seconds – partagée et secondaire. « Les faits trop attestés ont cessé d’être malléables »* - J.Joubert. | | | | |
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| hommes | | | Aux époques, où le seul juge en esthétique fut une élite, les critères et les buts, que poursuivait l’art, furent, par ordre décroissant d’importance – la beauté, le plaisir, l’amusement. Depuis que la foule se substitua à l’élite, cet ordre se renversa. | | | | |
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| hommes | | | Je préfère l’humanité ennuyeuse à l’humanité belliqueuse. Qu’ils se réunissent, poussés par l’ennui, dans les stades, manifestations de rue ou théâtres, au lieu d’accumuler le fiel dans une solitude, boudeuse et réelle, dont ne sont dignes que les élus des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine intellectuel, nos forces sont sensiblement comparables, relèvent du même ordre ; c’est le choix d’objets de leur application, c’est-à-dire les contraintes, qui désignent de vraies élites. En revanche, les faiblesses sont réparties, chez la race humaine, d’une façon très inégale ; il s’agit d’en découvrir des ressources cachées, matériellement inutiles, divines et de fonder la-dessus la noblesse humaine. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes les plus passionnants forment la catégorie la plus exigeante et surtout la moins nombreuse ; ils ne se mêlent pas de ce qui s’adresse à tout le monde, et donc s’adresser à tous, pour un écrivain, c’est ne pas s’adresser à la crème de l’humanité, c’est s’encanailler. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui me chagrine dans notre époque, ce n’est pas tellement que, dans le débat intellectuel, le sens mécanique domine largement la fantaisie lyrique, mais que ce sens n’ait plus besoin d’aucune fantaisie : les complicités et les adversités s’établissent sans aucun concours des âmes. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | C’est au XX-me siècle qu’on comprit que l’art est mortel – toutes les ressources d’innovation sont définitivement épuisées. On vit désormais dans des versions jetables, qui se renouvellent tous les vingt ans et se soumettent au seul juge écouté, la foule ; l’invariant individuel n’intéresse plus personne, même les mythes et les rêves s’actualisent et se collectivisent. Le fait divers, les conflits mesquins, la correction politique obsèdent aussi bien le troupeau que les élites. | | | | |
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| hommes | | | Avant l’apparition de gazettes, de télévisions et de réseaux sociaux, la langue des ploucs contenait autant de diversité que celle de la marquise de Sévigné. « Le peuple, désormais, parle comme le journal » - A.Suarès. Aujourd’hui, la même indigence frappe l’élite et la foule. | | | | |
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| hommes | | | Pour préserver ton originalité et t’adonner à tes passions secrètes, la présence d’une foule de ploucs est moins gênante que celle de têtes savantes. C’est pour cette raison que Descartes préfère se cloîtrer à côté des lourdauds hollandais, pour fuir la société raffinée parisienne, et moi, je me réfugie dans un village provençal. | | | | |
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| hommes | | | Sur la surface, nous effleurons, tous, les mêmes problèmes. L’homme de la rue en trace les limites dans l’horizontalité ; soit dans son environnement immédiat, soit dans la vaste et vague étendue. Le scientifique ou le poète leur apportent la dimension verticale ; le premier – dans une profondeur, sondant la beauté de la Création divine ; le second – dans la hauteur, chantant la beauté de la création humaine. Le sol, le sel, le ciel. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la scène artistique (réservée à l’élite) n’avait presque rien à voir avec la scène publique (composée de foules). L’artiste s’adressait à ceux qui aiment le style, la noblesse, l’intelligence. Aujourd’hui, il s’adapte au goût de la foule et n’évoque que des faits divers sociologiques. Turba fit mens. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, l’artiste était le seul à oser défier les masses (nationales, sociales, politiques), en se désolidarisant des thèmes de leurs débats et en les méprisant ; aujourd’hui, tout artiste se sent obligé de donner son avis sur les déficits, le pouvoir d’achat, les faits divers, les taxes. De l’acquiescement hautain il est passé au bas conformisme. | | | | |
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| hommes | | | Du passé il ne nous parviennent que des échos des hommes exceptionnels, tandis que le présent – et l’avenir immédiat – sont dévalués par le bruit insupportable, proféré par la médiocre majorité dominante. Ce qui explique pourquoi je préfère être esclave (d’une modulation) du passé plutôt que prétendre à devenir maître du futur, plat et omniprésent. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit ignare et superficiel ou bien bardé de savoir et s'immergeant dans des profondeurs, on frôle les mêmes objets, on est chatouillé par les mêmes désirs, on témoigne devant les mêmes juges. Palette, qualité des couleurs, sens des contours - ces disparités-là sont mineures, seul compte l'appel de hauteur, également accessible aux béotiens et aux éprouvés, aux lestes et aux pédants, aux ricaneurs ou aux ombrageux. | | | | |
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| intelligence | | | La hiérarchie des esprits s'établit d'après la nature du langage qu'il adopte ; au sommet se trouve le génie, qui est le langage de l'âme. « L'intelligence est un esprit mécanique, la subtilité – le chimique et le génie - l'organique » - F.Schlegel - « Verstand ist mechanischer, Witz ist chemischer, Genie ist organischer Geist ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour une plume d'écrivain, le seul apport du savoir est le nombre d'images sémantiquement correctes. La belle qualité, elle, surgit avec presque d'autant de probabilité dans une tête scrutant le ciel que dévorant un manuel. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe ni idées simples ni qualités premières (Locke) ; tout fait peut se muer en pure virtualité, et toute virtualité peut devenir polymorphe. Toute mémoire statique peut se convertir en procédure dynamique. | | | | |
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| intelligence | | | Savoir raisonner en algèbre ou en philosophie paraît être deux dons incompatibles. Le don algébrique est pur, et le don métaphysique est impur ; l'imagination ne sert à rien pour ranger nos hontes, et l'écoute de notre moi ne produit aucun homomorphisme. Le raisonnement métaphysique ne vaut que par la qualité des errements, qu'il incorpore toujours. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas l'absence de musique, mais sa qualité enfantine, qui caractérise la métaphysique professorale : « Tout ce qui est métaphysique me semble ce qu'il y a de plus léger et devoir être traité à la Rossini » - Valéry. Que le raseur pullule chez les barbiers - pourquoi s'en étonner ! Même chez les bûcherons, un traitement lourd, à la Wagner, n'apporte pas grand-chose à la science de l'impondérable. Et Schopenhauer et Nietzsche, préférant Rossini à Mozart, ne témoignent que de leurs vies inabouties. | | | | |
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| intelligence | | | Les hiérarchies intellectuelles en fonction des priorités dans la création - représentation, interprétation, langage - et dans sa grammaire - syntaxe, sémantique, pragmatique. Le génie d'Aristote, avec le primat du couple représentation-syntaxe, la médiocrité des stoïciens avec interprétation-sémantique, la chute finale de nos analytiques avec langage-pragmatique. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le style naît surtout de l'élégance des représentations non-langagières ; c'est pourquoi, de toutes les sciences dures, il n'existe qu'en mathématique, où la puissance interprétative ne vaut que par la qualité représentative. | | | | |
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| intelligence | | | Les particules élémentaires seraient toutes identiques, et donc les substances matérielles seraient totalement définies par les constantes, ces attributs primordiaux, tandis que dans la représentation nous faisons l'inverse – nous définissons une substance, que nous munissons ensuite d'attributs, plus ou moins arbitraires. Donc, soit la détermination divine, absolue et purement quantitative, soit le libre arbitre humain, relatif, qualitatif et multiforme. Et puisque la seconde partie est la seule qui puisse intéresser un philosophe, il faut refuser tout caractère nécessaire à cette panoplie ; même l'essence peut se représenter de multiples façons. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a tort d'opposer les déterminations qualitatives de la philosophie aux déterminations quantitatives de la mathématique ; la mathématique procède par l'abstraction maximale de l'objet et par la rigueur la plus élégante de la relation ; si, incidemment, au bout de ce regard apparaît le nombre viril, et non pas l'idée sans corps, c'est que, peut-être, Pythagore fut meilleur philosophe que Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit scolastique, cartésien ou spinoziste, qu'on parte des choses vues, de l'œil ou de leur Créateur, de la matière, de l'instrument ou du Maître, - on vaudra ce que vaut son regard, c'est à dire la qualité interne de son œuvre. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde, l'homme, la perception humaine du monde - trois merveilles d'un même acabit. Qu'on parte de l'homme (Protagoras, Kant, Nietzsche), du monde (Spinoza, Marx, Heidegger), de la relation entre eux (Aristote, Husserl, Sartre) - on peut aboutir au même réseau conceptuel. Ce qui différencie ces visions, ce n'est pas tant le problème des représentations et des interprétations, que la part et la qualité de l'extase, tragique ou jubilatoire, devant le mystère. L'intelligence, la noblesse, le talent - telle est l'échelle ascendante des bons esprits. | | | | |
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| intelligence | | | Connaître veut dire fixer, représenter dans un modèle. La qualité de cette connaissance dépend de la rigueur et de l'universalité du méta-modèle (un informaticien l'appellerait gestionnaire de bases de connaissances), qui assiste le modeleur, ainsi que de l'imagination, et non seulement de la compétence, de ce modeleur. Être fabricant d'outils, servant à fabriquer d'autres outils, - l'un des métiers qui auraient dû être confiés aux philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Une hiérarchie de valeurs externes s'établit en fonction de la hiérarchie de mes juges internes : à ma raison, à mon esprit, à mon âme, en tant que juges, correspondent le savoir, l'intelligence, le talent des autres. Et c'est ainsi qu'au-dessus du beau savoir de G.Steiner je placerai l'intelligence de Valéry, et le beau talent de Nietzsche - au-dessus de l'intelligence de Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | La pluridimensionnalité phénoménologique (ouf !) : on bichonne l'accomplissement dans la réalité (philosophe), la teneur dans le modèle (savant), la référence dans le langage (poète). Le sens, son dépositaire, sa quête ; trois sphères d'excellence dont le centre est partout et nulle part. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas le nombre d'espèces ou de genres, qu'un homme distingue, qui en fait un génie, mais la qualité des relations métaphoriques qu'il est capable d'y introduire. L'arithmétique des yeux ou l'algèbre du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher des points de départ (l'Être), des centres (l'essence), des contours (la substance), des étapes (l'état) sont les affaires de la machine calculante. La machine palpitante, en nous, se contente de trouver des sommets de l'excellence, la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | En mémoire et en puissance interprétative, l'homme sera dépassé facilement par la machine. En matière intellectuelle, l'esprit humain devrait se consacrer surtout à la qualité de ses représentations. On n'est plus à une époque, où, naïvement, on pouvait dire que « l'esprit, c'est la mémoire elle-même » - St-Augustin - « animus sit etiam ipsa memoria ». Pour Descartes, la mémoire est répartie entre l'esprit et le corps, l'esprit ayant la priorité. Mais le corps, apparemment, n'a pas de mémoire de masse ; et la seule mémoire sensible, la mémoire centrale, relèverait entièrement de l'esprit. Chez l'homme, tout n'est qu'une réinterprétation, et elle est si bien câblée, qu'on ne voit presque pas la mémoire. « Il n'y a pas de données, mais seulement des conduites » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée accomplie est surtout spatiale, même si l'interprétation de son enveloppe langagière est plutôt temporelle. Donc, la former en décrivant les choses (leur existence dans le temps) est plus bête que la créer en interrogeant ma conscience (où réside déjà l'essence des choses, au sein d'une représentation spatiale). C'est la qualité des requêtes qui détermine le rang de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce que la valeur d'une pensée ? Sa nouveauté ? Sa place dans l'édifice des systèmes ? Le poids dont on l'affecte ? La qualité de son enveloppe verbale ? Plus on se rapproche de la dernière réponse, plus, donc, on est superficiel, plus cette valeur est artistique, donc, la seule qui survivra aux péripéties temporelles de la science, pour s'inscrire dans l'intemporel des consciences. | | | | |
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| intelligence | | | Le dédain du présent et la nostalgie du passé s'expliquent par la nature de notre mémoire : elle est faite d'empreintes des choses et de jeux de notre imagination. Ce qui est immédiat porte surtout des traces et des pesanteurs du réel, qui, avec le temps, deviennent de plus en plus impondérables, pour se muer, à la fin, en grâce des images et des états d'âme. Tout vrai nostalgique s'ennuie dans les choses et s'épanouit dans les idées. Mais la qualité des choses et des idées est la même à toutes les époques. | | | | |
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| intelligence | | | Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance. | | | | |
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| intelligence | | | L'invention face à la reproduction, le sacrifice d'un soi si insaisissable face à la fidélité à un soi bien déterminé, - dans cette opposition des poses philosophiques, la première l'emporte largement sur la seconde, en qualité et même en cohérence : il suffit d'imaginer Marc-Aurèle vanter les vertus de la force, ou Montaigne se lamenter sur la souffrance, ou Nietzsche faire l'apologie de la faiblesse, ou Tolstoï se vautrer dans l'érotisme, ou Cioran en appeler au rire ; en revanche, Spinoza, Schopenhauer ou Sartre sont dans leurs soi respectifs, ce qui les rend plus ternes. Je ne connus que deux cas, où l'écrivain et l'homme, tous les deux pleins de noblesse, vécussent main dans la main, regard sur le regard, talent du talent - R.Char et R.Debray. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes peuvent être répartis en deux familles, symbolisées par Aristote et Hegel, d’un côté, et Héraclite et Nietzsche, de l’autre. On peut commencer par constater la pléthore des héritiers interchangeables des premiers et l’absence de dignes héritiers des seconds. Avec les premiers - la facilité d’imitation et la dimension logorrhéique. Avec les seconds – le style inimitable et métaphorique. Bref, les vrais coryphées en philosophie sont des poètes. | | | | |
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| chœur mot | | | INTELLIGENCE : Dans la hiérarchie des mots, domine le mot poétique. Le mot intelligent lui envie l'obscur éclat des sources et le mot ironique - la fascination du dernier pas non fait. Le mot savant sert d'interprète, pour communiquer avec la plèbe des idées. La bêtise aide à savourer les triomphes. Sans l'intelligence, jamais le mot n'aurait atteint de telles profondeurs de la résignation. | | | | |
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| mot | | | Une entrée de dictionnaire peut servir d'estampille, de symbole ou de conducteur pour communiquer avec les hommes, avec l'homme élu ou avec Dieu. Dans le dernier cas on peut s'adresser à Dionysos ou à Apollon, en langage de la volonté ou de la raison. Pour Allah, il vaut mieux y ajouter le gourdin : « Les chemins, qui mènent à Dieu, sont deux : le discours ou la guerre » - Averroès. | | | | |
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| mot | | | Même la beauté formelle du mot, et non seulement la qualité de son message, le doit, en partie, au modèle, au-dessus duquel le mot se profile ou plane. Le mot est poétique, quand l'évacuation du message laisse, tout de même, assez de joie, sans souci du modèle. | | | | |
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| mot | | | L'inspiration démocratise les dictionnaires. Quand un sentiment riche et châtié voisine soudain avec la misère des noms et s'encanaille dans une liaison avec la vulgarité des verbes. | | | | |
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| mot | | | La langue et la représentation du monde : la langue influe sur l'organisation du modèle conceptuel (qui est le seul à représenter le monde !). Aux hiérarchies de nature linguistique d'une langue peuvent correspondre des hiérarchies psychiques d'une autre. Ce qui se réduit au structurel ici peut n'être que descriptif ou déductif la-bas. On peut avoir un nœud unique dans un modèle à la place d'un beau branchage dans un autre. Mais tous les arbres possèdent les mêmes cryptotypes, de la racine aux fleurs. | | | | |
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| mot | | | Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles, auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances, avec des déductions ou avec des faits. Le sot croit « créer en nommant » (Proust), l'artiste nomme en créant. | | | | |
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| mot | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| mot | | | Mes litanies de la hauteur devraient peut-être s'appeler acméistes (acmé - apogée) ou météoro-logiques (météoron - hauteur). Pasternak parlait de « la hauteur résistant à la vicissitude de la rue ». Et son contraire s'appellerait - acrophobie, phobie de la hauteur. | | | | |
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| mot | | | On traduit, mécaniquement, Aufklärung par siècle des Lumières. Mais la Aufklärung (courant humaniste, populaire et chaud) gît en ruines, au milieu des machines, tandis que les Lumières (règne de la raison, froide et élitiste) triomphent à tout bout de champ, dans les têtes de loups. L'Allemand y hérite de la tragédie grecque, et le Français - du droit romain. | | | | |
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| mot | | | Les bio-graphies ne brillent, de nos jours, ni par la qualité de leur écriture, ni par la palpitation de la vie ; pourtant, elles auraient dû être de la zoo-logie, de l'être vivant. | | | | |
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| mot | | | Prôner l'an-archie des choses, pas de prééminences, et la pan-archie des rêves, que des éminences. Vivre de l'éternel retour (ressasser) de l'autre verbe palindrome français - rêver ! | | | | |
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| mot | | | Valéry a de la répugnance pour ce moi impur, moi qualifié, et lui oppose l'ange pur, Dieu sans nom, la femme sans ombre, l'homme sans qualités ou les qualités sans l'homme. Mais il oublie, que tout qualificatif (satellite de syntagme), dans un autre langage, peut aboutir à une pureté conceptuelle (paradigme). | | | | |
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| mot | | | Je ne prête l'oreille aux sermons ou dissertations que si je sens, à leur origine, un désert et non pas des bibliothèques ou cimetières. On peuple de silence le désert du soi, désert d'initiés. Ce bon silence (das rechte Schweigen de Heidegger, si proche de celui de Wittgenstein), que seul un maître sait traduire en mots : « La philosophie est la reconversion du silence et de la parole l'un dans l'autre »*** - Merleau-Ponty. Une autre tâche de la philosophie devrait consister à écouter le bruit profond et tragique de la vie, pour le traduire en musique, haute, héroïque et consolante. Et peu importe, si cette musique était reconvertie en bruit difforme, par les oreilles modernes robotiques. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écrit, je veux rester tonique ; je dois franchir plusieurs tests de qualité, avant d'exhiber mes sentences ; la tonicité peut et doit provenir des objets évoqués, des mots choisis, des idées émergentes, de mon tempérament – une seule de ces sources désavoue mes mots, et je peux être certain de leur défectuosité. | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Le rasoir d'Ockham dénonce les disserteurs raseurs pléonastiques, avec leurs arsenaux mécaniques, et justifie les déserteurs racés désertiques, avec leur art des mots laconiques. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | La fonction principale du langage dans la philosophie n'est ni l'herméneutique (Heidegger) ni l'analytique (Wittgenstein), mais la poétique - la qualité du chemin mental, qui mène de la référence à l'objet, de l'étiquette à la structure, de l'immédiat à la métaphore, de l'intemporel au mouvement, du factuel à l'émotionnel, du neutre à l'intense. | | | | |
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| mot | | | On a tant d'ambitions, pour mettre le langage au service de nos caprices ou de nos systèmes, tandis que c'est lui qui nous forge et nous guide. Les linguistes prétendent, que la langue ait une existence autonome externe. Les mots mènent les uns, abandonnent les autres et devinent les meilleurs. | | | | |
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| mot | | | À part les constantes morphologiques, les métaphores et les syllogismes, tout discours comprend deux types de référence : des objets et des relations. C'est la piètre qualité de l'élément principal qui pousse les bavards à s'étendre à l'infini : le romancier sent l'indigence intellectuelle de ses objets et compte atteindre une somme respectable, en multipliant le nombre de termes ; le philosophe sent l'indigence logique de ses relations et espère atteindre les derniers chaînons des causalités, en s'accrochant aux abstractions de plus en plus bancales. | | | | |
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| mot | | | La hiérarchie ascendante des stades de puissance du mot : étiquette, image, sensation – fait, tableau, musique. Ce qui est grave, ce n'est pas qu'on ne trouve chez Sartre aucun salaud, ne sente pas la proximité d'un enfer, n'éprouve aucune nausée, mais que leurs représentations n'ébauchent même pas un chemin qui conduirait à ces sensations, on reste dans les étiquettes désincarnées. Et ni profondeur de l'être ni hauteur du devenir n'apportent d'épaisseur à la platitude de sa logorrhée sur le néant. | | | | |
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| mot | | | J'ai une tendresse particulière pour l'initiale I (même si Rimbaud se trompa de sa couleur – elle est bleue et non pas rouge), elle forme l'anneau de la création : idée, icône, idole (que la mauvaise hiérarchie platonicienne associait à Dieu, à l'artisan, à l'artiste). Tous en créent, mais seul l'artiste rend l'idée – palpitante, l'icône – vivifiante, l'idole – sacrée. Dieu nous munit d'instruments, pour les représenter, et d'organes, pour les interpréter. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, la surabondance de moyens morphologiques et rythmiques rend trop facile l'illusion de pensées profondes ou de vaste lyrisme. En français, les contraintes stylistiques excluent du Parnasse les inhabitués des hauts sentiers. On reconnaît l'élite par la place qu'elle accorde aux contraintes. Nietzsche et Pouchkine sont d'heureux exemples de l'application de contraintes à la française aux moyens expressifs de leurs langues maternelles. | | | | |
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| introduction noblesse | | | NOBLESSE : Toute prétention à l'exception, aujourd'hui, est de plus en plus numérique. Parvenir à un niveau d'aises matérielles suffit désormais pour faire partie des élites. La crème se compose de parvenus. L'aristocratie devrait se vouer à régner, être despotique dans le gratuit, non pas à gouverner, avoir le sens démocratique de l'équilibre d'échanges. Face à la vie, préserver le privilège de l'acceptation, - signe d'un authentique aristocratisme. La place du refus, en revanche, est dans toi-même. | | | | |
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| chœur noblesse | | | INTELLIGENCE : Comprendre que l'apport de l'intelligence peut ne faire que souiller une âme dépourvue de filtres aristocratiques. L'aristocrate ne dédaigne pas le nombre ; il sait élever les meilleures des quantités à la dignité des belles qualités : degré 0 de l'intelligence, 1 - l'auréole de la solitude, 2 - la clé d'accès à l'amour, 3 - celle du beau et du divin. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas une préférence de la qualité à la quantité qui désigne un aristocrate, mais un attachement aux qualités, qui ne se réduisent pas aux quantités - « peu, mais intense »*** - Pline le Jeune - « non multa, sed multum ». | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai fond de l'homme, c'est bien la musique, dont la qualité dépend de cette concordance triadique : le cœur dicte son rythme, l'esprit conçoit son harmonie, l'âme émet sa mélodie. Seul le talent devrait se charger de la partie instrumentale. | | | | |
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| noblesse | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| noblesse | | | Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la stridence, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race. | | | | |
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| noblesse | | | L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile. | | | | |
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| noblesse | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| noblesse | | | Le sot peut tout apprendre, sans rien savoir. Le sot pense penser avec savoir, l'homme de qualité sait savoir, sans penser. « Il vaut mieux créer qu'apprendre ; l'essence de la vie, c'est la création »* - Jules César. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines, cet édifice, dans lequel se réfugie le faible. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est affaire de l'élite peu partageuse ; la philosophie est de la poésie vulgarisée, à portée des machines ou des ingénieurs et à valeurs à faire partager. « Il existe bien la pensée ou le sermon collectivistes, il n'existe pas de poésie collectiviste »* - H.Hesse - « Es gibt wohl kollektivistische Gedanken und Predigten, aber es gibt keine kollektivistische Dichtung ». | | | | |
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| noblesse | | | Plus réduite est la multitude, contre laquelle je tempête, plus fière sera ma pose de colérique. Commencer par fulminer contre une élite, et bientôt mon arc n'aura plus besoin de flèches. Pointer une cible brillante plutôt que canonner un monstre excessivement mat. Comme Valéry pestant contre Pascal, ou Cioran - contre Valéry (ou Nietzsche - mal avalant son ressentiment face à Socrate, au Christ ou à Wagner). | | | | |
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| noblesse | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| noblesse | | | La verticalité est le goût des hiérarchies axiales, la préférence donnée à l'absolutisme des comment, par rapport au relativisme des quoi. Soit le qui se projette sur l'infini des exubérances, soit sur la platitude des connaissances. | | | | |
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| noblesse | | | La direction de mon regard et l'évocation des choses vues me sont imposées. Ne dépend de moi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble. | | | | |
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| noblesse | | | Ciseler mon buste, dans mon souterrain, ou me peindre, dans ma tour d'ivoire, sont des tâches nobles. Tandis que ériger mon socle est ridicule. C'est la qualité de mes ruines qui renseigne le mieux sur la hauteur de mon piédestal et sur la grandeur de ma statue. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur, que ce soit en profondeur ou en hauteur, se mesure à la qualité des contraintes : « Sur sa route, César se met les Alpes, pour mieux montrer sa grandeur » - J.G.Hamann - « Cäsar wirft sich die Alpen im Wege, um seine Grösse zu zeigen » - comme d'autres, plus nobles, s'inventent des gouffres, pour mieux tenir à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le gracieux chevalier français fut surclassé par l'archer lourdaud anglais. Le cordage détrôna le plumage. Et le rouage s'ensuivit, depuis : « ce cavalier français, qui partit d'un si bon pas » (Péguy - de Descartes). | | | | |
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| noblesse | | | Les chutes poussent les meilleurs à se chercher des ailes, et les pires – à ramper. Le génie est dans un nouveau mode de déplacement, où chutes et envols peuvent facilement changer de signe. Et pour ne pas ramper, le meilleur moyen – trouver un équilibre dans l'immobilité. Devenir cette « cause immobile, qui meut toute chose » - Maître Eckhart - « eine unbewegliche Sache die alles Ding bewegt ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est un trait, et non pas une race ; ce trait est psychique, et non pas sanguin ; il surgit dans n'importe quel milieu, n'étant nullement héréditaire ni imitable. Tout héritage est de l'imitation ; la noblesse est dans la création et dans l'évanescence. | | | | |
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| noblesse | | | Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir dit non au bon ne rend pas plus convaincant mon oui au meilleur. La négation aide à comprendre, mais ne fait que nuire au bon goût. Par contre, ne répondre qu'aux meilleures questions est une bonne prophylaxie. Ne procéder aux substitutions que dans des requêtes riches de variables ! On devrait réserver les oui et non au médiocre pour accueillir le meilleur avec les ah et les oh. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes portent sur le devoir, les buts - sur le vouloir, les moyens - sur le pouvoir. Mon valoir est dans leur hiérarchie, et mon savoir y répartira l'être, par exemple : « Vouloir est l'Être originel » - Schelling - « Wollen ist Ursein ». La plus belle démonstration d'un but - une projection de contraintes (les principes) sur les moyens (les faits). | | | | |
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| noblesse | | | Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle je devrais produire ma musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. « Ce qui portait l'homme en hauteur, c'était la musique, cette révélation irrésistible et désarmée » - Pasternak - « Человека уносила ввысь музыка : неотразимость безоружной истины ». | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les lumières nous sont communes et elles se mesurent en profondeurs ; je ne peux me distinguer que par la qualité de mes ombres. « La hauteur de ton esprit se lit dans l'ombre qu'il projette »*** - R.Browning - « Measure your mind's height by the shade it casts ». Comme la profondeur de ma lumière se lit dans le ciel, sur lequel est capable de se projeter l'ombre de mon rêve. Toute lumière, comme toute profondeur, sont vouées à la platitude finale, seul le jeu des ombres fait oublier le temps écrasant. | | | | |
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| noblesse | | | Au fond, que demande l'homme supérieur ? - un compte en banque supérieur. L'homme sublime , lui, n'attend des hommes qu'ils ne polluent pas trop sa hauteur par leur présence. L'homme superlatif se contente de son siège solitaire ; l'homme comparatif réclame des privilèges monétaires. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre dans une servitude essentielle est signe d'un homme d'exception. Non pas parce que « homme noble aspire à une loi » (Goethe), mais parce que la loi noble ne s'inspire que du rêve et ne respire plus au sein des actes. Dis-moi à quelle noble servitude tu te soumets, je te dirais de quelle vulgaire liberté - de, pour ou dans - tu peux te passer. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes filtrantes apportent plus à la qualité de mon regard que les ressources amplifiantes. Contrairement à ce que pense Heine : « Le sage remarque tout ; le sot, sur tout, fait des remarques » - « Ein Kluger bemerkt alles. Ein Dummer macht über alles eine Bemerkung », les remarques, électives et laconiques, valent mieux que les observations, pensives et discursives. | | | | |
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| noblesse | | | Le véritable sens de verticalité, ce ne sont pas tellement des hiérarchies, ces manifestations du comparatif ; les maximes hautes de Nietzsche et les maximes profondes de Valéry, ce sont des triomphes du superlatif ; tandis que les chutes aristocratiques et les envolées lyriques de Cioran surgissent au bout des parcours horizontaux. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut s'éclater dans le métissage et se recueillir dans le sentiment de race. | | | | |
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| noblesse | | | Avec la disparition de la noblesse du centre d’intérêts de l’élite, il ne lui reste que le premier des deux termes lucréciens : « Rivalité des esprits, concours de noblesse » - « Certare ingenio, contendere nobilitate ». L’avenir des esprits sans noblesse s’appelle robot. | | | | |
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| noblesse | | | Ceux qui lisent beaucoup sont toujours de mauvais lecteurs, puisque le bon livre est rare ; le bon lecteur suit le conseil de O.Wilde et se contente des meilleurs auteurs. | | | | |
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| solitude | | | Que mes déserts soient fréquentés par les autres, ou que les oasis deviennent rares, la qualité de mes mirages ne dépendrait que de mon climat intérieur. | | | | |
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| solitude | | | Avec un nul on n'est ni deux ni seul. Toute adjonction de nuls t'enlève toute chance d'être premier, indivisible. | | | | |
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| solitude | | | Le grégarisme, ce sont des drapeaux ou des idées - au-dessus des têtes ou en-dessous des pieds - en quête de prosélytes ou compagnons, meutes ou élites. | | | | |
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| solitude | | | La solitude acoustique : lorsqu'on se munit d'une paire d'oreilles trop exigeantes. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui te condamne à la solitude est la fusion fatale du noble et de l'inutile. On s'en tire en visant l'utile, sans répugner à ce qui n'est guère noble. Sois humble : des balourdises, plus que la nausée, te séparent de cette sortie. Le doigté terrien, mieux que des saignées célestes, guérit du tic hautain. | | | | |
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| solitude | | | À part une saine mobilisation de mes instincts de survie, en ma qualité d'étranger, l'exil aide à accomplir un exploit beaucoup plus glorieux, pour la qualité de mon regard, - je finis par devenir étranger à moi-même. | | | | |
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| solitude | | | L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de mes renoncements à la reconnaissance : par la société, par mes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne me restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à moi-même (où je devrai faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »), ne plus avoir d'erreurs salutaires, survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance » - Hegel - « Bewegung der Anerkennung » - penses-y, si tu veux sauver ton âme : « Rien n'anéantit l'âme aussi sûrement que le désir de plaire » - Gorky - « Ничто не умерщвляет душу так быстро, как жажда нравиться людям ». | | | | |
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| solitude | | | L'esseulement est la solitude des sots : incapacité de se remettre à soi-même, de se contenter de sa propre contemplation, besoin de chercher le regard d'autrui. La vraie solitude : trouver son propre soliloque le plus passionnant des discours et manquer d'oreilles d'autrui. | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même - la plus noble et la plus … ignoble des attitudes, autarcie ou narcissisme ; la formule de l'amour étant, semble-t-il : deux en un (Platon, Arendt) ou, mieux, deux en tant qu'un (Maître Eckhart). « L'ignare hautain se suffit à lui-même » - Lope de Vega - « Se sufre a sí mismo un ignorante soberbio ». | | | | |
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| solitude | | | Le soi du geste et le moi du rêve - quand, miraculeusement, ils se rencontrent -, enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race. | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Trois étapes d'une même erreur : rejeté par un troupeau, s'en tourner vers un autre ; ignoré par une élite, en interpeller une autre ; méprisé par un soi inconnu, flatter le connu. Il faut être seul, pour qu'un dialogue parlant s'entame ; même à deux, je fais déjà partie d'un chœur. | | | | |
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| solitude | | | Pour être premier, il est nécessaire d'être seul ; mais être seul ne suffit pas pour être premier. À l'article près, c'est du Lucien : « Si c'est le premier, il n'est pas le seul. Si c'est le seul, il n'est pas le premier »**. La virginité de l'absolu. Le sot emmène dans sa solitude la banalité de l'universel ; le sage s'y débarrasse de ce qui n'est pas unique : « La solitude n'apprend pas à être seul, mais le seul » - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Je reconnais très facilement mes meilleurs interlocuteurs : ce sont ceux avec qui je reste seul. | | | | |
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| solitude | | | De tous les pays d'Europe de l'Ouest, c'est en France que l'homme au fort instinct tribal éprouve le plus de difficultés à s'intégrer. Mais pour celui qui tient à rester étranger au monde entier, au monde de la moyenne, la France est un pays béni. Ce qui compte, c'est que le gratin européen des hommes solitaires ne rejette aucun écorché, que ce soit de langue, de peau ou d'âme. | | | | |
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| solitude | | | Seule la forme peut rendre un discours - élitiste ; il n'y a pas de gradation d'élitisme de contenu, qu'on s'adresse à l'homme seul ou au troupeau ; par le contenu, Nietzsche n'est pas plus élitiste que Marx ; et l'oubli du souci de la forme peut conduire à une même lecture grégaire. | | | | |
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| solitude | | | Vivre garde son sens, tant qu'un mouvement quelconque justifie ou chante ma haute immobilité, comme la flèche, qui vole, témoigne de la qualité de ma corde ou de la noblesse de ma cible élue. Et la solitude, c'est la perte de sens de tout mouvement. C'est pourquoi la solitude de la montagne ou celles de la forêt ou du désert cèdent en éloquence à la solitude de la mer, où je me débats, à bord de mon esquif vital, en suivant la voix de sirènes. Ces voix animent mon souffle, dont la perte, qui équivaudra le mutisme du monde et ma propre surdité, est début d'une vraie solitude. Et non pas l'absence d'ancres, de voiles ou de boussoles, l'éloignement de havres ou l'extinction d'étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Le souci du salut est juste. Encore faut-il savoir si l'on veut sauver par bon appel ou par bonne piste, être un phare ou une balise (pour y voir plus clair, un club, Phares et Balises, fut créé à Paris par R.Debray). Me méfiant des lumières et anticipant notre état de sombre épave, je voue mes soucis à la bouteille de détresse. En attendant, même les dîners en ville pourraient aider à en rédiger le message. | | | | |
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| solitude | | | L'homme cajolé par sa patrie quitte souvent soi-même. Mais « comment fuir à soi-même, quand on quitte sa patrie ? » - Horace - « patria quis exul, se quoque fugit ? ». La patrie vaut, entre autres, par la qualité de l'exil qu'elle nous procure ; les meilleures voix s'enrouent sous un soleil familier et se raffermissent parmi d'indifférentes étoiles. La nuit est l'exil du rossignol. | | | | |
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| solitude | | | Exemple d'un retour cyclique : je suis l'instinct mystérieux des foules, ensuite, j'adhère aux idées problématiques des élites, enfin, dans la solitude, je goûte les mots des solutions. Mais je finis par réinventer mon espèce, me replonger dans ses instincts, munis, par mes soins, de nouveaux mystères… | | | | |
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| solitude | | | Déçus par le refus de piédestal, que leur oppose la société, les plus aigris des intellos se vouent aux égouts ; ils ne comprennent pas, que ceux-ci, pas moins que les statues, sont des œuvres collectives, et que le seul moyen de porter des lauriers personnalisés est de ne s’adresser qu’à Dieu, inconnu, muet, mais peut-être pas sourd complètement. | | | | |
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| solitude | | | Il n’y a plus de frontières entre la foule et l’élite officielle ; la seconde est de plus en plus émanation, complice et symbole de la première. Il n’y a plus de solitaires, plus de poètes. « Poète, fuis la gloire populaire ; et que la liberté te guide où tu vivras tout seul » - Pouchkine - « Поэт! не дорожи любовию народной. Живи один. Дорогою свободной иди ». | | | | |
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| solitude | | | Le narcissisme, ce n’est ni se prendre pour supérieur ni trouver sa personne seule digne de regard. Il est un sobre constat, accessible à tout plouc, que pour comprendre ou peindre les hommes, une introspection suffit, - pas la peine de fréquenter ou examiner les foules ou élites. Dans ce genre descriptif, tout modèle est déjà en toi ; tu proclames l’universel en acclamant ton particulier. En plus, que l’homme soit un miracle, tu le sais spontanément, sur ta propre vie, sans analyse ni réflexion, nécessaires dans le regard sur les autres. | | | | |
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| solitude | | | Le plus grand bienfait, que le monde libre m’apporta, est la facilité de préserver, en toute passivité, ma solitude. Tout combat nous rapproche de la servilité ; seuls les moutons, ploucs ou élites, ont besoin de défendre leur solitude de repus La solitude ne se gagne que par une résignation, humble et fière. | | | | |
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| solitude | | | La seule race, homogène, mais cosmopolite, c’est la race des solitaires de toutes les nations et qui s’entendent et se ressemblent entre eux plus que n’importe quelle corporation ethnique, sociale, intellectuelle. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les réussites, tu les dois à la foule, dont tu rejoindras la lie, et tu ne pourras plus partager ta solitude avec les meilleurs, les purs, les humbles. « Même étant riches, ce qui nous rend pauvres, c’est ne plus pouvoir rester seul » - Hölderlin - « Das macht uns arm bei allem Reichtum, daß wir nicht allein sein können ». | | | | |
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| solitude | | | Est intellectuel celui qui, du fond de sa solitude, donne de la voix, adressée à une hauteur fraternelle. De bas en haut, et non pas l’inverse. | | | | |
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| solitude | | | Être marginal dans un débat minable n’est point glorieux ; il ne faut pas donner de la voix sur des lices grégaires. De nos jours, l’une des foules misérables est composée de minoritaires. | | | | |
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| solitude | | | L’homme de troupeau suit la règle ; l’homme d’élite suit la raison ; le solitaire, dans sa tour d’ivoire, loge les règles et les raisons dans des dépendances de laquais, son rêve seigneurial est tourné vers son étoile. | | | | |
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